Kerdren devant
Jamays ne lasche,
lui convenait aussi bien qu’à qui que ce fût de sa maison ; seulement sa fierté différait un peu de celle de ses pères, en ce qu’il n’avait nulle morgue vis-à-vis de son entourage, et était encore plus fier d’être Français que Kerdren. Or, c’était un pas qu’on n’avait point fait jusqu’à lui.
Resté orphelin après la guerre de 1870 d’où son père n’était pas revenu, Jean avait passé les premières années de sa vie dans un travail soutenu et toujours solitaire ; de sorte qu’à dix-huit ans, en entrant à l’École polytechnique, il avait ce caractère qu’il s’était fait à lui tout seul, fier, entier, brave, et un peu taciturne. Ces deux années de vie commune avec cette jeunesse remuante et joyeuse lui avaient donné la note de gaieté qui manquait à son esprit ; mais il avait pris cet entrain qui lui arrivait tardivement, d’une façon particulière, et comme une sorte de provision qu’on met à part.
De temps en temps, il entr’ouvrait la porte de sa cachette, et nul n’avait alors plus de gaieté et n’était plus amateur de folies quelles qu’elles fussent ; puis tout à coup, c’était fini, et on osait à peine se souvenir en face de ce visage sérieux du moment précédent.
Avec cela le camarade le plus obligeant, l’ami le plus sûr, il offrait assez de contradictions et de mélanges singuliers pour qu’on pût comprendre la réputation d’extrême originalité qu’il avait dans le monde.
Sorti de l’École à vingt ans, il était passé de là directement sur le pont d’un navire, et avait sollicité depuis lors embarquement sur embarquement. Après son amour pour son pays et sa très haute idée des Kerdren, sa troisième passion, c’était la mer. Depuis tout petit, elle était sa fascination, son amie, sa poésie.
Seuls, ceux qui ont vécu sur les côtes peuvent se rendre compte de la place immense que tient la mer dans l’esprit de ceux qui habitent ses bords. Elle est tout pour ces hommes, non seulement parce qu’elle les nourrit, mais parce qu’ils l’aiment.
Aussi faut-il voir avec quel dédain ils parlent des paysans de l’intérieur, des « terriens » comme ils disent.
Ils s’estiment cent pieds au-dessus, et ne se gênent pas pour le dire.