Cette mort toujours possible ne les détache même pas. Apitoyés sincèrement par les victimes de la veille, ils n’en repartent pas moins confiants le lendemain. Leur bateau à eux est si bon, et la Vierge est si puissante !
L’impression ressentie avec tant de vivacité par des gens sans éducation devait être naturellement plus forte encore dans un esprit de la trempe de celui de Jean ; aussi avait-il voué à la mer, depuis tout enfant, une adoration qui n’avait fait que s’accroître avec les années.
Cette grande chose lui semblait digne d’aller de pair avec lui ; il la comprenait dans ses fureurs, et il admirait la façon dont elle se lançait sur les roches et sur les falaises.
En revanche, il l’aimait un peu moins quand elle se calmait ; il lui en voulait, disposant de tant de force, de se faire tout à coup aussi paisible qu’un petit lac, et de venir baigner d’une façon caressante les mêmes choses qu’elle heurtait si rudement la veille.
Dans l’ardeur de ses quinze ans, il en était pour la tempête perpétuelle !… Cependant il ne lui tenait pas longtemps rigueur, et blotti dans un creux de rocher, il se laissait bercer par ses chants comme par ses hurlements.
Parfois, il lui faisait ses confidences, et pas un être au monde ne pouvait se vanter d’avoir entendu de la bouche de Jean autant de choses intimes que cet Océan qui était le bizarre et presque l’unique compagnon de sa jeunesse.
Son goût pour les jours de gros temps lui était toujours demeuré, et à l’heure présente, quand il voyait les vagues bondir autour de son navire comme jadis sur les roches de Kerdren, quand surtout, à force de sang-froid et d’habileté, il restait le maître dans sa lutte contre les éléments, il sentait en lui un tressaillement de joie. Mais en même temps au fond du cœur il plaignait son amie de s’être laissé battre, il lui semblait qu’elle devait en être humiliée, et il lui prenait des envies de lui parler comme jadis pour la consoler.
Jamais il n’était plus heureux que pendant ses quarts de nuit ; alors qu’il se voyait là bien seul avec les étoiles et l’eau, debout sur la passerelle, et ses yeux perçant l’obscurité. Il se comparait comme dans ses rêves d’enfant au génie de la mer, et répétait volontiers avec les pirates d’autrefois :
La tempête nous mène où nous voulons aller,
Et l’ouragan est la voile de nos bateaux.