Faut-il s’étonner qu’avec un semblable caractère il préférât le pont de son navire à tout autre lieu, et n’eût vécu dans le monde qu’accidentellement et en passant ?

Ce n’était pas qu’il y fût gauche ou mal à l’aise ; son nom lui donnait droit de cité partout, et son aisance de gentilhomme lui assurait partout aussi un accueil flatteur, mais il s’y plaisait peu en général.

Il lui arrivait cependant, au milieu d’un cercle intime, de se laisser aller à sa plus joyeuse humeur ; il aurait alors déridé le remords lui-même, réputé pourtant le plus triste des personnages. Il se chargeait de tout, organisait avec son impétueuse activité les parties, les comédies, les déguisements les plus burlesques ; mais comme ses congés étaient toujours fort limités, l’ordre d’embarquer arrivait ; or, là devant rien ne tenait, en un clin d’œil le marin reparaissait ; il bouclait sa valise, partait à la hâte, il semblait qu’il n’arriverait jamais assez tôt, et on en avait pour trois ans avant de jouer la comédie si on voulait attendre M. de Kerdren.

Si, dans ces rapides occasions, Jean avait fait quelques passions, il ne paraissait pas qu’il en eût éprouvé de son côté, et l’entrain avec lequel il repartait chaque fois témoignait de sa parfaite liberté de cœur et d’esprit.

Sa résolution hautement avouée était de ne se marier jamais. Aimant sa profession comme il l’aimait, il la regardait assez justement comme incompatible avec la vie de famille. « La première condition pour être bon officier, disait-il, c’est la liberté absolue de toute attache ; il faut pouvoir, sur un ordre, partir sans arrière-pensée d’un bout du monde pour l’autre bout, et c’est ce qui est impossible à un mari et à un père. La femme est souffrante, le bébé a besoin de changer d’air, on les soigne, on les aime, et on envoie au diable le service qui vous appelle en Cochinchine quand on laisse tout son cœur en France. Il faut choisir, et j’ai choisi ; je reste bon marin, et pareil au doge de Venise, c’est à la mer que j’ai donné mon anneau de fiançailles. »

Comme on le sait d’ailleurs, par suite de son genre de vie, Jean, enfant et jeune homme, avait vu fort peu de femmes de la société dans son entourage ; il en résultait qu’il les connaissait assez mal et les regardait volontiers comme plus délicates et plus frêles qu’elles ne le sont en réalité. Elles lui faisaient l’effet de jolis objets de luxe qu’il faut des soins infinis, beaucoup de coton et des ménagements de tous genres pour garder ou transporter ; et ce métier d’emballeur lui semblait peu enviable.

Il y avait bien cependant dans l’histoire de sa famille des souvenirs qui lui montraient des héroïnes n’ayant rien des faiblesses de ce genre ; mais leur sang était le sang des Kerdren, et tout s’expliquait par là.

Du reste, poli comme Louis XIV avec toutes les femmes, leur sexe leur était un droit auprès de lui à la courtoisie la plus chevaleresque et même à une protection qui pouvait aller jusqu’au dévouement. L’habitude datait de loin dans sa famille, et Jean n’avait pas jugé qu’il fût à propos de se moderniser sur ce point.

III

L’animation était à son comble dans les rues de Nice, et la journée des confetti s’annonçait comme devant être des plus brillantes.