— Ce n’est pas avec des paroles que je pourrais vous remercier de tout votre dévouement, dit-il gaiement ; il faut que vous me permettiez de vous embrasser.
Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite par les épaules, il l’embrassa sur les deux joues, tout droit et bien fort… Puis, comme le docteur criait en bas : « Allons, Monsieur, nous arriverons à la nuit close ! » il se tourna vers moi :
— Notre excellent docteur veut bien se charger de mes adieux à mademoiselle d’Épine, me dit-il ; je n’aurais pas voulu vous imposer cette peine !…
Il s’arrêta un peu ; puis, plus lentement, comme s’il cherchait ses mots, il ajouta :
— Permettez-moi, Mademoiselle, de vous exprimer toute ma reconnaissance, non seulement pour vos soins, mais aussi pour toute la grâce et tout l’esprit avec lesquels vous avez égayé la monotonie d’une chambre de malade. C’était être deux fois bonne que de l’être ainsi.
Je lui tendis la main, incapable de trouver un son dans ma gorge, qu’il me semblait qu’une personne invisible serrait de toute sa force. Il prit mes doigts, hésita un instant comme avant de parler, puis très rapidement il s’inclina et les effleura de ses lèvres… Je n’avais pas l’idée d’une impression semblable, et ce fut si étrange et si inattendu que mes yeux se voilèrent.
Quand je les rouvris, il était près de la porte, et Benoîte le suivait avec son sac. Il descendit tout l’escalier assez vite et très adroitement, monta en voiture sans prononcer un mot, et seulement, quand le cheval s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et très gravement il me dit :
— Adieu, Mademoiselle !
Il me sembla qu’on scellait une pierre sur mon cœur, comme on avait enfermé dans un cercueil les religieuses que j’avais vues prendre le voile au couvent, et je me ressouvins de la combe où un jour d’hiver j’avais failli m’endormir pour toujours. Que n’y étais-je restée ?…
Tant que la voiture fut en vue, je demeurai sur le seuil de la porte ; puis, quand elle eut disparu :