Il s’en fallait de quelques minutes que je fusse au moment de lui faire boire sa potion, Dieu merci ! et il me restait le temps de réchauffer la chambre qui se glaçait.

A genoux devant le foyer, je posais des deux mains une grosse bûche sur ce qui restait de braise en soufflant avec ma bouche pour enflammer les brindilles de mousse, quand, tout d’un coup, j’ai entendu une voix qui me parlait, et ma surprise a été si vive que je me suis levée avec un cri de frayeur, sans rien comprendre d’abord.

Puis, immédiatement, j’ai pensé au blessé et j’ai couru près du lit ; c’était bien lui qui m’appelait. Appuyé sur un coude, l’œil qu’il a de libre largement ouvert et me regardant avec une curiosité intense, il avait l’air plus surpris que s’il se trouvait subitement transporté dans l’autre monde, et avant de renouveler sa question, il resta si longtemps ainsi, m’observant depuis les pieds jusqu’aux yeux, que j’allais me hasarder à l’interroger moi-même quand, au mouvement de mes lèvres, il se hâta de me prévenir :

— Madame, dit-il en hésitant, comme pour voir si j’allais protester, où suis-je donc, je vous prie ?

— Au château d’Erlange de Fond-de-Vieux, Monsieur ! répondis-je en tremblant un peu.

— Connais pas du tout ! murmura-t-il… Et dont vous êtes la châtelaine ? continua-t-il en relevant la tête.

— A moitié, Monsieur, oui.

— Et… pardonnez-moi cette naïveté, Madame, mais, en vérité, je crois que j’ai perdu le sens… qu’est-ce que j’y peux bien faire, s’il vous plaît ?

— Attendre votre guérison, Monsieur !… A la suite de ce terrible accident, nous vous avons transporté ici, et…

— Ah ! c’était un accident ? fit-il.