— Car enfin, continuai-je en m’animant, comment pouvais-je savoir qu’il y avait quelqu’un là ? C’est tout à fait à nous, ce chemin, et personne n’y passe habituellement.

— Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le même flegme ; c’est moi qui me suis rencontré là absolument hors de propos, et dès lors que je me trouvais chez vous, vous étiez complètement dans votre droit. Les seigneurs n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs terres, et chacun enfin n’a-t-il pas la liberté de vider ses querelles à sa façon et sans crier gare ? C’est affaire à ceux qui passent de lever la tête et de parer les coups !

— Ah ! Monsieur, m’écriai-je alors, au comble de l’indignation, vous me faites dire des sottises que vous savez bien que je ne pense pas, et vous répondez bien méchamment au pardon que je vous demande !…

Et, comme je sentais que les larmes me gagnaient malgré tous mes efforts, j’allais me sauver quand il m’arrêta du geste et me dit, en oubliant cette fois son insupportable froideur :

— Mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon maintenant. Je suis un animal, et je voudrais me battre pour avoir fait pleurer la garde-malade dévouée qui veille si bien sur moi ! M’excusez-vous ?

Mais autre chose est de faire couler des larmes ou de les arrêter. Je souriais, je répondais : « Oui, oui, » avec ma tête ; mais c’était commencé et il fallait que ça eût son cours, et j’avais beau mordre mes lèvres, enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien serré en petit tampon, y mettre la meilleure volonté du monde enfin, je ressemblais à une fontaine.

De temps en temps, M. de Civreuse répétait ses excuses, et, ma foi, tout au fond du cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans ce grand œil glacial un peu d’anxiété et d’embarras. Après tout le trouble qu’il m’avait causé depuis quinze jours, c’était de bonne guerre. Pourtant je n’y ai mis nulle malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu, car je voyais combien cette attente le gênait, et, tous les deux, nous avons repris ensemble, dès que j’ai eu retrouvé ma voix :

— Alors vous ne m’en voulez pas ?

— Vous me pardonnez vraiment, alors ?

Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de mon programme où je l’avais laissé ; seulement il s’est contenté de la serrer tout doucement, et il a ajouté en riant, mais cette fois sans noirceur :