«Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce grand malheur, c'était moi.
«A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était beau, et l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que je vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique médaille sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant appareil sur le cœur.
«Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma tâche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas trop tard?...
«Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la félicitation écrite de mes compatriotes comme le plus beau titre de noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis, comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance.
«Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon dévouement le plus sincère.
«LAFON-LABATUT.»
On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui allaient le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois, quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise sensibilité de cœur.
Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses, chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières œuvres.
Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs un peu de place au soleil.
Une longue maladie de cœur, contre laquelle vinrent échouer les secrets de la science médicale et les soins les plus empressés, l'enleva à ses concitoyens le 5 juillet 1877.