C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.
Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté poète, lors des premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter, est le fruit de trente années de travail.
Une excessive modestie, jointe au désir d'atteindre toujours un plus haut degré de perfection, empêchèrent l'auteur de livrer à la publicité ses nouvelles créations. Et pourtant, que de progrès accomplis depuis l'époque où parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait, et, sauf quelques rares inégalités, tout y porte les traces du génie poétique. C'est surtout dans l'élégie que se révèle son talent; c'est là que brillent, avec le plus d'éclat, cette grâce et ce naturel qui gardent les œuvres de vieillir.
On a reproché à Lafon-Labatut un peu d'uniformité, résultat inévitable de ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: l'Impôt, les Inventions, le Tableau, Un de Trop, Jadis et Maintenant, la Rencontre, les Lazzaroni, l'Abeille, le Vieux Gardeur d'Oies, le Sobriquet, etc.
En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le titre modeste de Derniers Tâtonnements que leur a donné l'auteur, je ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé par la Société historique et archéologique de la Dordogne[10].
La Femme du Diable publiée aujourd'hui est une des pièces les plus remarquables du recueil, un véritable chef-d'œuvre par l'ordonnance et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières œuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses Derniers Tâtonnements:
Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume.
GABRIEL LAFON.
Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.