M. Pierre Loti nous donnera Kouroukakalé. Ce sera le nom d'une jeune Lapone amoureuse d'un officier de marine. On verra dans ce livre des fiords, des bancs de glace, des baleines, des morses, des rennes, des martres zibelines et des aurores boréales. Au bout de six mois, l'officier de marine s'en ira, et Kouroukakalé mourra de désespoir.
Quelques phrases au hasard:
«Un ciel gris-perle avec des matités de cendre çà et là et des irisations de nacre vers le bas... Notre phoque familier allongeait sa tête de jeune chien entre les seins pointus et couleur de safran de ma petite amie, et parfois léchait doucement ses cheveux brillants d'huile. Et je me rappelais une petite danseuse que j'avais vue l'autre année à Yokohama. Et je songeais que la petite danseuse mourrait, et que Kouroukakalé mourrait aussi, et que je mourrais pareillement...»
Quant au prochain récit de M. Georges Ohnet, il n'est pas difficile de le prévoir. On sait que l'auteur des Batailles de la vie écrit alternativement un roman de passion et un roman d' «études sociales». Les Dames de Croix-Mort appartenant au premier genre, il est évident que le roman de cette année réconciliera de nouveau la bourgeoisie et la noblesse. Mais, attendu que, dans la Grande Marnière, c'est une patricienne qui épouse un ingénieur, ce sera cette fois un patricien qui épousera la fille d'un vétérinaire. Le livre aura quatre cents éditions. Et je me dirai une fois de plus: «Oui, c'est bien. J'accepte tout, mon Dieu! Il faut de ces livres-là, il en faut. Mais pourquoi est-ce lui le triomphateur unique? Pourquoi pas l'un des quarante autres romanciers qui font la même chose et qui la font aussi bien, quelquefois mieux? Mystère!»
Et ce roman s'appellera Guy de Valcreux, et je vais vous en confier les premières lignes:
«Par une belle matinée de printemps, le digne M. Lerond, vétérinaire de la petite ville d'Arcis-sur-Marne, suivait la route poudreuse qui conduit au chef-lieu du département, bercé dans son antique cabriolet, au trot paisible de sa vieille jument Cocote. Tout à coup, à l'un des tournants du chemin, une amazone à la taille souple, à la lèvre dédaigneuse, aux extrémités aristocratiques, etc...»
Et M. Alphonse Daudet? ai-je demandé à la somnambule.—Oh! celui-là se recueille si longtemps entre deux livres qu'il nous jouera peut-être le mauvais tour de changer dans l'intervalle. On sait bien qu'il y aura dans son prochain roman un mélange astucieux d'observation aiguë (l'observation aiguë, vous savez? c'est «sa profession») et de larmes faciles, à la Tartarin. Mais nos prévisions ne sauraient aller au delà...
Et M. Guy de Maupassant?—Lisez les premiers feuilletons de Mont-Oriol. Cela commence avec la largeur d'un roman de Zola. Puis vient un adultère honnête, comme en réclament les femmes vertueuses. C'est une trahison. Si les écrivains se mettent comme cela à changer leur manière, il n'y a plus de sécurité pour le lecteur.
Et le théâtre?—On nous annonce Francine, l'œuvre d'un jeune, si jeune qu'on ne peut guère deviner ce qu'il nous réserve, celui-là. Puis, M. Henri Meilhac écrira un acte, un seul, mais où il y aura trois pièces. Et les trois pièces seront excellentes, et l'acte sera manqué, à moins que M. Ludovic Halévy... Mais cet académicien sera absorbé par un nouveau Grand Mariage. Cette fois, la jeune fille aura six millions de dot, et elle épousera un archiduc, et son frère ne sera plus un lieutenant d'artillerie, mais un lieutenant de chasseurs.
Et l'histoire?—M. Taine nous donnera enfin son volume sur l'Empire. Il sera sombre. L'ancien régime lui avait paru lamentable; la Révolution lui a semblé absurde et hideuse; l'Empire, qui a consacré les pires conquêtes de la Révolution, le dégoûtera plus encore. Il verra dans Napoléon un sous-officier cabot, le Bel-Ami de la Victoire. Il sera de plus en plus épouvanté de la sottise et de la férocité de l'animal humain. Et l'impression du volume pourra bien être retardée parce qu'il y aura tant de citations, à chaque page, à chaque ligne, que l'imprimeur, à court, sera obligé de faire fondre plusieurs milliers de guillemets.