M. GUY DE MAUPASSANT.
LE BOUDIN.
D'abord, le préambule ordinaire:
«... Mon ami secoua dans le foyer les cendres de sa pipe, et tout à coup:
—Veux-tu que je te raconte mon premier réveillon à Paris?
«J'avais dix-neuf ans; j'étais étudiant en droit, pas riche», etc...
Donc il entre, la nuit de Noël, au bal Bullier. Description brève de ce lieu de plaisir: le jardin éclairé par des verres de couleur, les bosquets, qu'on dirait en zinc découpé, la cascade et la grotte en carton sous laquelle on passe...
Il remarque, parmi les promeneuses, une fille d'allure effarouchée, l'air minable, vêtue d'une méchante robe et coiffée d'un énorme chapeau, très voyant, qui fait que les hommes se retournent sur son passage avec des rires et des plaisanteries.
«... Sous ce chapeau, des joues rondes, fraîches et trop rouges, avec des taches de son sur le nez. Mais les yeux, d'un bleu pâle, étaient très doux, d'une douceur innocente de ruminant, la bouche était saine, et l'on devinait, sous la robe mal taillée, un corps robuste de belle campagnarde... Elle sentait encore le village, et avait dû débarquer tout récemment sur le trottoir.»
Il l'aborde, lui offre un bock. Mais elle laisse son verre à moitié plein et finit par lui avouer qu'elle n'aime pas la bière. Il lui propose de souper dans une brasserie du quartier; elle accepte docilement, l'appelle «Monsieur» et ne le tutoie pas.