L'homme répéta, du ton uni et impersonnel d'un officier au rapport, la communication qu'il venait de recevoir:

—La manifestation s'est mise en marche vers dix heures et demie. Douze mille hommes environ; quelques centaines de femmes et d'enfants. Ç'a été très calme d'abord. Mais, tout à coup, à l'angle du quai Saint-Pierre et de la rue des Tanneurs, Audotia Latanief a déployé le drapeau noir.

—Encore elle! murmura Hermann.

Le visage d'Otto s'éclairait.

L'officier continua:

—On le lui a arraché. Il y a eu des coups échangés. Rien de grave. Audotia, qui résistait, a été conduite au poste avec trois ou quatre ouvriers grévistes. La foule continue son chemin, pacifique en apparence, presque silencieuse. Le général gouverneur de Marbourg dit que ce silence ne présage rien de bon. Il pense qu'on pourrait, sans trop de peine, diviser et refouler les manifestants au moment où ils déboucheront sur le rond-point du pont Saint-Gabriel. Quels sont les ordres de Votre Altesse royale?

—Les mêmes. Qu'on laisse faire.

L'officier se retira.

Mais Hermann n'était plus si tranquille. Toujours cette Audotia! Elle devenait singulièrement encombrante, cette sainte. Il est vrai que l'incident était prévu, et, sans doute, il n'aurait pas de suites. Pourquoi donc, si confiant tout à l'heure, Hermann avait-il maintenant le coeur serré d'angoisse?

Il tournait le dos à son frère; mais il sentait derrière lui le grand nez, les yeux à pochettes, toute la personne d'Otto le railler méchamment. Il se retourna d'un mouvement brusque: