Grande question ! Ceux qui me l’adressent, sachant que ma vie fut consacrée à l’Histoire, et croyant que le passé contient l’avenir, me demandent si je ne vois pas quelques lueurs des jours meilleurs qui peut-être viendront.

Le temps nous amène toujours quelque élément nouveau. Je ne suis pas de ces pleureurs qui croient à chaque siècle que la fin du monde est venue.

Et quelle sera la terre assez nouvelle pour enfanter encore ? Serait-ce la création australe qu’élèvent chaque jour les coraux ? Serait-ce la grande Amérique, qui a l’air d’une seconde Europe, imitée plus que rajeunie ? La concentration des sciences, qui permet chaque jour d’entrevoir leurs rapports, mènera-t-elle à l’idée mère d’où viendra l’univers nouveau ? Il n’y paraît pas jusqu’ici.

L’Europe, dit-on, est bien vieille. Mais dans sa vieillesse apparente elle a plus de jeunesse que tout le reste de la terre. Son électricité vivante, qui la rend si mobile, lui permet chaque jour de se renouveler par l’esprit, et l’esprit, à son tour, donne des forces inouïes à la volonté.

Qu’une grande idée apparaisse, la volonté y tend et fait un monde.

Il n’y a pas d’autre mode de création.

Quelle idée a surgi ? C’est l’association des volontés, des âmes, qu’on nomme République.

Elle est née et renée trois fois en cent ans, et toujours par la France.

Pourquoi ? La France, oubliant vite, ne hait jamais, est toujours sympathique, quoi qu’il arrive. Elle ne reste pas, comme d’autres, aigrie, stérilisée par la haine. Au dernier siècle, elle haït si peu l’Angleterre, qu’elle l’imita, et fit une Angleterre nouvelle en Amérique. Au dix-neuvième siècle, loin de haïr l’Allemagne, elle fera mille vœux pour qu’elle soit une vraie Allemagne, grande et libre, républicaine[4].

[4] Dans une autre préface, j’essayerai de combler les lacunes de celle-ci, au point de vue scientifique, artistique et religieux.