Hyères, janvier 1874.
HISTOIRE
DU
XIXe SIÈCLE
LIVRE PREMIER
FRANCE. — ITALIE. — RUSSIE
CHAPITRE PREMIER
LE NOUVEAU GOUVERNEMENT. — PLUS DE LOIS ; DES HOMMES. — LE CHOIX DES FONCTIONNAIRES.
Le 18 brumaire eut l’effet d’une grande bataille qu’aurait gagnée la coalition. Jusque-là les Anglais étaient effrayés de la situation. Après leur capitulation de Hollande, et la défaite de Zurich, ils croyaient que Masséna allait se jeter en Allemagne. Ils coururent après Souwarow, le priant d’arrêter sa retraite rapide, lui offrant une armée qu’on solderait pour lui. Mais il était trop mécontent, ainsi que son maître le tzar. Il s’en alla jusqu’en Russie.
La saison était avancée, il est vrai. Mais les Français qui naguère avaient pris Amsterdam et la flotte hollandaise en janvier sur la glace, n’auraient pas été arrêtés, ils eussent poussé jusqu’à Vienne peut-être. L’archiduc eût-il vaincu Masséna, cette jeune armée, bouillante de son glorieux coup d’essai ? On ne peut le savoir. Masséna, il est vrai, ne recevant rien de la France, devait être affamé. Mais il pouvait pousser de la Suisse en Bavière, dans des pays intacts encore. La nouvelle de brumaire l’immobilisa.
Ce guet-apens eût été impossible, si les Anglais n’avaient gardé quatre mois la lettre accusatrice que Kléber avait écrite le 24 septembre sur la fuite d’Égypte et l’abandon, le dénûment où Bonaparte laissait l’armée. Cette lettre, surprise en mer, fut tenue secrète par les Anglais tant qu’ils crurent que Bonaparte rétablirait les Bourbons et que le Consulat n’était qu’une transition pour frayer le retour au Roi.
Gohier, si honnête homme, mais dont la femme était amie de Joséphine, affirme que Bonaparte faisait des propositions à Louis XVIII (t. II, 73), sans doute pour amuser les royalistes dans les commencements.
Pitt n’était pas encore sorti du ministère, mais déjà Addington gouvernait en réalité. Georges et Addington crurent que Bonaparte serait trop heureux de la grande fortune qu’allait lui faire Louis XVIII.
Les Anglais étaient si loin de comprendre la France, ignoraient tellement les siècles qui s’étaient écoulés en dix ans, qu’ils croyaient la restauration une chose possible et toute simple. Les Français n’ignoraient pas moins l’Angleterre, la prodigieuse révolution qu’y faisait alors l’industrie. Bref, le monde n’y voyait goutte, allait se battre dans la nuit.