Ce qui montre combien le 18 brumaire était un coup incertain, hasardeux, c’est que, non seulement il dépendait ainsi de la volonté des Anglais, et de la complaisance qu’ils auraient de taire l’accusation de Kléber ; mais en outre, de l’immobilité de Masséna, de la complaisance qu’il aurait, lui et son armée patriote, de ne pas marcher sur Paris. Cette armée de 80 000 hommes, presque toute sortie de la conscription, et qui avait le feu de ses vingt ans, eût marché pour la république, du même cœur que contre les Russes.
Bonaparte n’osa écrire, mais trompa Masséna par d’adroits envoyés qui lui firent croire qu’on n’avait agi que pour sauver la France. Masséna écrivit que « fidèle à la République, il mettait toute sa gloire à la bien servir, attachait le plus haut prix à l’estime de Bonaparte[5]. »
[5] Koch, Mémoires de Masséna.
Trois jours pour aller et trois pour revenir. Au bout de six ou sept jours, Bonaparte put recevoir la lettre du simple et crédule Masséna, apprendre qu’il restait en Suisse, et que Brune qui avait un peu marché vers Paris, ne quitterait pas la Hollande. Alors, pleinement rassuré, il accomplit ce qu’attendaient sans doute les Anglais et les émigrés, une proscription de jacobins.
Dans cet acte, imposé sans doute, il fit une chose hasardeuse, imprudente. Parmi une foule de noms peu connus, il proscrivit Jourdan. Ce général, en quelque sorte antique et vénérable, par le grand souvenir de Wattignies et de Fleurus, était resté un patriote de ces temps-là, et il était singulièrement odieux aux coalisés et aux royalistes par la loi de la conscription, proposée et obtenue par lui. Ce fut un grand triomphe, car cette conscription, pour sa première année, avait donné deux armées, deux victoires sur les Anglais, les Russes. Les premiers lui gardaient rancune, et ce fut sans doute pour leur plaire que le parti de l’émigration, plus anglais que français, dut demander à Bonaparte cette proscription absurde, impolitique, d’un général malade, vieilli avant le temps, esprit peu remuant et qui ne pouvait guère inquiéter le nouveau pouvoir.
On mit sur cette liste avec Jourdan nombre de jacobins, qui rappelaient des souvenirs sinistres, entre autres Fournier l’Américain, l’un des massacreurs des fameuses journées de septembre. Outrage insigne pour Jourdan et pour les grands souvenirs républicains que son nom rappelait.
Au reste, la désapprobation que Bonaparte trouva, même chez les siens, le fit réfléchir que, par cet acte imprudent, il se proclamait royaliste et donnait lieu de dire qu’il vengeait les coalisés sur l’auteur même de la conscription.
Il effaça Jourdan, et dès lors songea mieux à jouer la neutralité, à bien représenter son personnage d’arbitre impartial.
Jusque-là quelle contradiction dans ses débuts, si troubles et si obscurs !… C’étaient ses frères, avec leur beau-frère Bernadotte, qui avaient relevé le club jacobin du Manège, chassé La Réveillère-Lepeaux, comme trop peu jacobin. Et voici que Bonaparte, au 18 brumaire, n’alléguait rien que la nécessité de s’opposer aux jacobins, à leur prétendue conspiration. C’était en réalité, Lucien, le jacobin, le patriote, qui, disait-il, avait fait le 18 brumaire, pour arrêter une conspiration jacobine.
Personne ne voyait clair dans cet imbroglio. Les royalistes croyaient qu’on avait travaillé pour eux. En réalité, Bonaparte s’appuyait moins sur les royalistes qui espéraient la restauration des Bourbons, que sur les quasi-royalistes, c’est-à-dire sur la masse immense qui dominait Paris, les riches, les amis intéressés de l’ordre, la banque et le commerce ; au total, une foule indifférente à tout gouvernement, mais qui jugeait qu’une magistrature monarchique dans une ferme main militaire donnerait plus de repos et plus de fixité. Beaucoup pensaient que Bonaparte attacherait sa gloire à reproduire le grand Américain qui mourait alors, Washington, et pour qui Bonaparte fit une fête funéraire.