Dans les commencements, dit Bourrienne, quoiqu’il aimât les royalistes, il s’en défiait, et, pour les places, prenait plutôt des révolutionnaires, — sûr au moins que ceux-ci ne voulaient point rappeler les Bourbons.

Il est certain que Bonaparte, en supprimant toutes les garanties de la constitution, parut avoir l’idée de justifier le mot d’un député : « Notre constitution est la meilleure ; elle est écrite au cœur d’un grand homme. »

Le choix des fonctionnaires était tout dans un pareil gouvernement, chacun d’eux disposait d’un arbitraire immense.

Pour bien choisir, il eût fallu connaître parfaitement tous les hommes publics des dernières années, par les listes électorales où le plan de Siéyès faisait entrer le personnel connu de toute la révolution.

Telle n’était pas l’idée de Bonaparte. Se défiant des royalistes, ayant horreur (il le disait) des jacobins, il ne pouvait manquer de se trouver embarrassé. Il demanda des listes, des renseignements à tout son entourage, généralement peu digne de confiance, médiocre et léger, comme son secrétaire Bourrienne, qui nous a transmis quelques parties de ces listes. On y voit, ce qu’on attendait peu, c’est que la plupart des recommandés, lui sont présentés comme patriotes, même républicains, mais républicains modérés, qui ont fait bien peu parler d’eux, de ceux dont la réputation n’effraye aucun parti.

L’un, longtemps commissaire, a prouvé ce qu’il pourrait être dans une place plus élevée (c’est Dubois, préfet de police). L’autre, à qui Bonaparte confie la préfecture de la Seine, a tous les mérites du monde, surtout celui d’avoir été l’intime ami, l’inséparable conseil du ministre de la police Cochon de l’Apparent. Le royalisme ne nuisait pas dans l’esprit de Bonaparte, puisqu’on lui recommande Chauveau-Lagarde, et Regnault de Saint-Jean d’Angely, qui au 13 vendémiaire présidait une des sections insurgées.

En réalité, beaucoup de ces hommes, et les rouges et les blancs, étaient devenus incolores, ne tenant qu’à leurs places et aux traitements, énormément grossis sous ce nouveau régime qu’on avait présenté comme celui de l’économie.

L’insignifiance de ces fonctionnaires, leur douceur (dans les commencements), la simplicité de la vie du premier Consul, semblaient parfaitement calculés pour endormir le monde. Tous les bruits de la République avaient cessé.

La majorité des marchands était plutôt ravie de la sourdine qui se mettait à toute chose. Bonaparte était un modèle de la vie modeste et toute bourgeoise que peut mener un homme public. Il allait passer les dimanches à la campagne avec sa famille, sa femme et les enfants de sa femme, Eugène et Hortense qu’il aimait beaucoup. Il couchait avec Joséphine, qui, raccommodée avec lui, profitait volontiers de cette intimité en faveur d’une cour de nobles mendiants, d’émigrés qui s’attachaient à elle, et partout célébraient sa bonté.

Dans la semaine, l’unique récréation de Bonaparte était de se promener le soir avec son secrétaire Bourrienne, Duroc, et autres dans un jardin public ou dans les rues marchandes, d’entrer dans les boutiques où il sondait l’opinion. Un jour, il s’avisa de dire : « Mais que fait donc ce farceur de Bonaparte ? » La marchande fut scandalisée de cette manière peu respectueuse de parler du premier Consul, et le mit presque à la porte ; il fut ravi.