Avec ce grand apaisement, la lettre de Kléber que les Anglais lâchèrent enfin n’eut pas le moindre effet. Venue à temps, elle eût enterré Bonaparte dans un abîme de honte. Mais arrivant si tard, elle fut à peine lue et connue, tandis qu’on put voir partout affichée, sur les murs, la proclamation du premier Consul où il disait aux soldats d’avoir confiance en Kléber. Par ce manège habile il se mettait à couvert. La lettre d’accusation n’avait plus de sens.

Ainsi la crédulité niaise du parti royaliste et du nouveau ministère anglais avait été amusée quatre mois. Pendant ce temps Bonaparte avait pu à son aise lancer et faire jouer la honteuse machine qu’il appelait la constitution de l’an VIII.

On avait tant parlé de déficit et accusé le Directoire que tout le monde désirait que le premier magistrat fût un comptable sévère, un calculateur intraitable. Sa sèche figure y prêtait. Plusieurs de ses portraits d’alors sont ceux qu’on imaginerait pour un avare, il ne négligeait rien pour obtenir cette réputation d’âpre dispensateur de la fortune publique. Il faisait croire que malgré tant d’occupations, il refaisait les comptes, les calculs, découvrait des erreurs dans les additions.

L’administration fut sévère, mais coûteuse, par les gros traitements, la création des receveurs généraux, d’une foule d’employés. Il supprima l’emprunt progressif qu’avait créé le Directoire, dégreva les riches de sorte que le fardeau retomba sur le pauvre. Il autorisa les principaux banquiers à créer la banque de France, qui, n’ayant qu’une mise de trente millions, est autorisée, comme on sait, à faire des billets pour soixante, et par là à primer tous les négociants qui n’ont pas ce droit de donner leurs billets comme argent, le droit de faire une monnaie de papier.

Toute l’administration financière fut organisée par le consul Lebrun, et par Gaudin (duc de Gaëte).

Rien de neuf, ni d’original, dans la constitution nouvelle, rien qui ne soit copié de Louis XIV ou de l’empire romain.

Les préfets de César, ou les intendants de Richelieu, de Colbert, s’y trouvent aux préfectures de chaque département : « Partout, disait Bonaparte lui-même, ces préfets sont des consuls au petit pied. »

Des écrivains d’opinions très différentes, Gohier, M. Barni et M. Duvergier de Hauranne, ont parfaitement décrit et jugé cette constitution. Elle se résolvait dans un individu, le premier Consul[6]. Les deux autres consuls, Lebrun, Cambacérès n’avaient que voix consultative. Cambacérès était un de ces légistes prêts à soutenir tous les pouvoirs. Lebrun avait été un des aides du chancelier Maupeou pour manipuler le Brumaire de Louis XV, la banqueroute.

[6] Il avait mis une distance marquée entre lui et les deux autres consuls… Dans les actes du gouvernement on ne voyait à la fin que sa signature seule, il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, etc. Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 174.

Voilà l’exécutif : en tout, le bras de Bonaparte.