Quant au législatif, vraie machine de Marly, il avait trois roues superposées : un Tribunat qui discutait sans voter ; un Corps législatif qui votait sans discuter ; ce corps était nommé sur une liste de notables, qui pouvaient être réélus indéfiniment ; enfin, un Sénat dont les premiers membres furent nommés par les consuls.

Le plus fort, c’est que les juges criminels et civils étaient nommés par le premier Consul, qui se trouvait dès lors l’unique arbitre des biens et de la vie de tous.

Ainsi plus d’élection, plus de représentation nationale. Nulle participation du peuple à la confection de ses lois. En tout, au lieu d’un peuple, un homme.

Même néant dans l’organisation administrative. La loi partait de cette idée que la commune, l’arrondissement, le département sont incapables, non seulement dans les affaires de l’État, mais dans leurs propres affaires ; donc, il faut toujours les tenir en tutelle sous une sagesse supérieure qui ne peut résider qu’au centre même du gouvernement. Plus de vie locale. On attendra, on subira l’unique impulsion d’en haut, transmise par des fonctionnaires dépendants et révocables.

Cette organisation supposait qu’au centre il y avait un esprit de lumière et d’action, qui pouvait, à lui seul, agir, penser pour un grand peuple, et répondre à la pensée exprimée par Siéyès, un peu ironiquement peut-être ; le lendemain du 18 brumaire, il dit : « Il ne faut pas s’y tromper, Messieurs, nous avons un maître qui sait tout faire, qui peut tout faire et qui veut tout faire. »


Dans cette superbe machine de génération anormale, des pouvoirs fortuits s’engendraient les uns les autres sans droit, cause, ni raison d’être, sans autre base que l’idée qu’on avait d’une grande force à laquelle nul n’eût résisté. Cette force existait-elle ailleurs qu’en l’imagination ? L’armée la plaçait dans le peuple, et le peuple dans l’armée. Paris croyait voir toujours Bonaparte entouré du pouvoir militaire, de nos invincibles légions. Cependant si l’on eût fait voter l’armée de Brune et celle de Masséna, il est sûr qu’elles eussent voté pour la république et contre le pouvoir absolu. D’autre part, si l’on eût fait voter la masse des royalistes et demi-royalistes après le meurtre du Vendéen Frotté, certes, tous ces royalistes auraient voté contre Bonaparte.

De sorte que le 18 brumaire, appuyé sur le mensonge d’une prétendue unanimité, n’avait pour lui aucun des hommes prononcés dans les deux partis, mais en grand nombre les marchands et les marchands d’argent ou banquiers, c’est-à-dire les partisans de la stabilité à tout prix, les riches qui craignaient que la justice ne fût mise enfin dans l’impôt, et que Bonaparte rassura en supprimant, tout d’abord, l’emprunt ou l’impôt progressif.

Cette classe, uniquement préoccupée de son argent, ne s’aperçut elle-même du rigoureux gouvernement qui s’était établi qu’en voyant d’impitoyables proscriptions atteindre, non seulement après brumaire, mais vers la fin de cette année, des masses d’hommes, soupçonnés de conspiration, sans la moindre preuve.

Personne ne se souvint de ce que Lucien avait dit la nuit du 19 brumaire aux quelques députés qui se rassemblèrent encore pour représenter le Corps législatif : « Que, dans trois mois, les nouveaux magistrats rendraient compte à la nation. »