Au premier mot qu’il en dit, on pâlit et on craint tout. « Que va dire l’Espagne ? que dira le pape ? » Le prince de la Paix recule ; Ouvrard ne recule pas.

Justement le pape arrivait à Fontainebleau (décembre 1804). Cette chose horrible, impie, ne l’étonne pas. Le clergé sera indemnisé en rentes solides de ces biens douteux, qu’il perdrait tôt ou tard.

Aussitôt dit, aussitôt fait. L’audacieux Ouvrard réalise la chose à l’instant. Il établit ses agents dans toute l’Amérique. La piété, la répugnance des peuples n’y font nul obstacle. L’opération commence avec succès.

Il reste une difficulté : la mer, couverte de flottes anglaises. Comment convaincre M. Pitt ?

On lui dit que la Compagnie des Indes a besoin de ce numéraire, qui peut venir par la Hollande.

On lui dit que les États-Unis, au défaut de l’Angleterre, se chargeraient de ce transport lucratif.

Londres s’accorde avec Amsterdam pour fournir à Bonaparte des ressources contre les Anglais. M. Pitt se rappelle sans doute qu’en l’autre siècle, au siège de Gênes, les Anglais vendaient eux-mêmes aux assiégés les boulets qu’on tirait sur eux.

Victoire ! Ouvrard voit les deux ennemis, Pitt et Bonaparte, dociles à faire arriver ses piastres américaines.

Le commerce, comme une loi supérieure, domine la guerre elle-même, et la religion ; le pape lui a cédé.

Ici, on est tenté de croire (comme le spirituel et clairvoyant M. de Pradt) que Bonaparte était fou par moments, au moins prodigieusement étourdi. Comme je l’ai dit, souvent de sa main droite il luttait contre sa main gauche.