Au moment où il lança ses flottes avec une si furieuse impatience à Trafalgar, comment ne réfléchit-il pas que vainqueur il allait décourager les Hollandais, qui avaient la complaisance de lui apporter les piastres, les lingots d’Amérique ? S’il était vaincu, comme il advint, ce terrible désastre les avertirait que la spéculation du transport était scabreuse pour ne pas dire impossible et que leurs capitaux, ballottés sur la mer risquaient à chaque voyage de couler au fond de l’eau.
Ceci était déjà passablement fou. Mais voici qui l’est davantage. Les associés d’Ouvrard à Paris, surtout un certain Desprès tentèrent Napoléon en se chargeant de fournir des vivres à sa flotte, c’est-à-dire de le mettre à même d’accomplir sa grande folie.
Sur le gage incertain de ces piastres qui flottent en mer, et peut-être n’arriveront pas, ils obtiennent du ministre Barbé-Marbois d’être associés à la Banque de France, et, concurremment avec elle, de toucher, escompter de solides valeurs du Trésor. Barbé-Marbois, tout en reconnaissant le danger, y cède. Pourquoi ? Le principal auteur de la mesure est un homme sûr, de la clique dévote, un homme de Dieu, qui est assidu tous les jours à la messe de Saint-Roch[77].
[77] Barbé-Marbois, fort exact, pour ses commis, faisait lui-même, le matin, la revue de ses bureaux, et voyant Desprès absent pour une heure, sut qu’il allait en hâte à Saint-Roch entendre une messe. Cela lui inspira une confiance illimitée.
Là-dessus la défaite de Trafalgar arrive, arrête les piastres d’Amérique, et noie tout à la fois nos flottes et l’aventureuse Compagnie. Elle semble entraîner le Trésor avec elle. On s’étouffe aux bureaux, mais on n’est plus payé. Bonaparte, qui toujours a peur de Paris plus que du monde entier, entend d’Austerlitz ce petit tumulte et les ricanements de Londres. Après avoir bâclé la paix avec l’Autriche, et un semblant de paix avec la Prusse, il se hâte de revenir.
Il revient dans une grande colère. A l’instar des petits enfants qui crient plus que personne quand ils ont fait une sottise, il s’en prend de la sienne à tout le monde. Il chasse Barbé-Marbois et son homme de Dieu. Il rappelle Ouvrard d’Espagne, et prend aux associés de la Compagnie tout ce qu’ils ont. Pour n’être pas volé, il vole ; il les ruine. Cependant le nouveau ministre reconnaît que, sans eux, l’État aurait fait banqueroute, et qu’ils ont eu au moins le mérite d’avoir réduit d’un quart les traités usuraires que les receveurs généraux avaient obtenus de Bonaparte.
Celui-ci, au reste, après avoir donné un grand spectacle de fureur et fait craindre qu’Ouvrard ne fût fusillé, le voyant si calme, lui-même se calma ; il se contenta d’exiler quelques dames du noble faubourg qui, dit-on, avaient propagé la panique. Madame de Luynes, qui échappa par son immense fortune, fut punie davantage, humiliée, devint dame de Joséphine.
Bonaparte menaça la Banque d’Amsterdam et les Hope, qui sourirent. Tous leurs trésors sont volatiles.
Enfin, outré, il dit à Ouvrard : « Vous avez abaissé la royauté au niveau du commerce. »
On le déclare garant pour quatre-vingt-sept millions, et il ne sourcille pas.