Alexandre, de même, se conduisit mal avec elle. Peut-être que ses parents, petits princes d’Allemagne, qui aimaient peu la Prusse et la reine, ralentirent son zèle. L’armée russe n’arriva pas. « La Russie, dit-on, est si loin ! » — Loin par terre, mais fort près par mer. La mer était libre et facile. On eût pu envoyer au secours l’élite de l’armée.
Quoi qu’il en soit, la guerre devenait inévitable. L’irritation nationale était montée à un degré étonnant de violence, et la jeune noblesse prussienne se précipitait à l’aveugle.
Bonaparte, y contribuait de son mieux, provoquant, par sa tyrannie, ses violences, une lutte si inégale. Il était, comme on a vu, infiniment sensible aux piqûres des journaux, brochures, pamphlets de toute sorte. La ville de Nuremberg, occupée par la Prusse, était le guêpier de ces mouches irritantes. Elle s’était fort compromise elle-même avec Bonaparte, ayant servi de refuge à tout ce qui parvint à s’échapper d’Ulm. La cavalerie de Murat, ardente et rapide, ne le fut pas assez. Elle les atteignit presque, parvenue aux portes de la ville elle les vit avec fureur s’ouvrir aux fuyards Autrichiens, se fermer au nez des Français.
Les pamphlétaires qui écrivaient ailleurs, à Berlin, à Vienne, comme Gentz, dans sa véhémente brochure l’Asservissement de l’Allemagne, s’imprimaient, se vendaient à Nuremberg, qui les expédiait partout. Le libraire Palm et quelques autres faisaient ce dangereux commerce. Napoléon, furieux, imita Louis XIV, qui, pour des attaques bien moindres, avait fait enlever des gazetiers sur les places d’Amsterdam. Le roi de Bavière intercéda pour un de ces libraires, le sauva. Mais Palm fut condamné, jugé par une commission, fusillé.
Cet acte d’une tyrannie féroce mit le feu aux poudres. Et plus encore les articles injurieux du Moniteur contre la reine de Prusse. Le prince Louis, cousin du roi, jeune homme ardent, fougueux, plein de qualités héroïques, dit, hors de lui : « Cela, c’est la mort même. » Et il courut se faire tuer dans un des combats qui se livrèrent avant la bataille d’Iéna.
Il le fut un des premiers. A la tête de l’armée, dont les officiers inexpérimentés étaient la plupart fort jeunes, on avait mis un septuagénaire, le duc de Brunswick, homme éminent, qui avait pourtant contre lui et le fameux manifeste qui irrita tant la France, et la retraite de Valmy. Envoyé près d’Alexandre, il en avait obtenu la promesse d’un secours de soixante-dix mille hommes qui n’arrivèrent pas.
La Prusse, réduite à elle-même, livra la bataille à l’armée infiniment plus forte et plus aguerrie de Napoléon[80]. Le duc de Brunswick, tout d’abord blessé à la tête, perdit les yeux, mourut bientôt avec d’atroces douleurs. Il y eut proprement deux batailles. L’une gagnée à Auerstaedt par Davout, quoique mal secondé du jaloux Bernadotte. L’autre bataille, celle proprement d’Iéna, fut gagnée par l’empereur même[81].
[80] Elle comptait 130 000 hommes.
[81] L’empereur se montre aussi jaloux de Davout qu’il l’avait été de Masséna. Il cherche d’abord par le silence à cacher qu’il y ait eu deux batailles livrées en même temps ; puis, il réduit celle que livra Davout et qui fut l’action capitale, — que Bonaparte n’avait pas prévue, — au rang d’un simple épisode. Ce n’est que tardivement, lorsqu’il n’a plus à craindre que ce succès le diminue aux yeux de l’armée qu’il accorde à Davout le titre de duc d’Auerstaedt. (Voir les Mémoires de Davout et du général Philippe de Ségur.)
Ce qui est moins connu, mais certain, confirmé par le témoignage du Prussien Hardenberg, c’est que la grande majorité de l’armée vaincue, composée de bourgeois, s’en prit à ses officiers mêmes, accusant ces jeunes nobles de lâcheté, quoiqu’ils ne fussent réellement coupables que d’inexpérience et de forfanterie. Ils avaient dit qu’ils dédaignaient les attaques partielles, qu’ils ne voulaient que de grandes batailles rangées. Ce qui fit dire à Bonaparte : « Je les servirai à souhait[82]. »