Tout ce riche butin pour une promesse difficile à tenir : qu’Alexandre fermera la Russie aux marchandises anglaises.

Et la France, que prendra-t-elle ? On ne lui reconnaît guère que ce qu’elle a déjà dans les mains, la Hollande, Naples, et le petit royaume de Westphalie, composé des provinces prussiennes de l’ouest au profit de Jérôme, enfin Rome que Bonaparte prend au Pape, de plus le Portugal, qu’il va envahir, tient déjà.

On croit que Napoléon ne cacha pas ces projets sur l’Espagne, ce qui rassura d’autant plus Alexandre et lui permit de donner carrière à ses espérances en Orient.

Comme on l’a dit, Napoléon donna, Alexandre promit. Napoléon s’était joué lui-même.

CHAPITRE XV
L’ARRIÈRE-SCÈNE DE TILSITT. — COMMENT LA RÉSISTANCE NAISSANTE PROFITE DE L’AVEUGLEMENT DE NAPOLÉON

Alexandre qui était venu à Tilsitt inquiet, hésitant, vit bientôt qu’avec la passion qui possédait Napoléon et l’aveuglait, c’était lui, Alexandre, qui était maître de la situation.

Bonaparte les yeux toujours fixés sur l’Angleterre, son irréconciliable ennemie, n’avait qu’une pensée, l’exclure de plus en plus du continent, lui fermer tous les ports, l’affamer dans son île, lui faire crier merci ! Cette unique préoccupation le rendit coulant pour tout ce qui regardait l’Allemagne. Il eût pu en finir avec la Prusse. Bonaparte le devait dans son intérêt personnel. Il était dangereux de laisser à l’Angleterre cette prise sérieuse qu’elle avait pour soulever l’Allemagne.

Cependant Alexandre obtint un adoucissement à la sentence de mort qui semblait prête à tomber sur la Prusse. Le désir de Bonaparte de gagner la Russie, d’empêcher le czar d’entrer dans la coalition qu’il redoutait, l’amena à lui complaire. Alexandre fin, doux et rusé, pour persuader Napoléon qu’il ne s’intéressait à la Prusse mutilée, réduite à son vrai nom prussien que par un souvenir de cœur, accepta une part de la Pologne que Bonaparte arrachait à la Prusse. On put croire d’autant plus qu’Alexandre n’entendait recevoir qu’un dépôt, qu’on vit arriver à Tilsitt après ces arrangements le roi et la reine de Prusse. Celle-ci, courageuse, n’hésita pas, pour son pays, pour son mari, à venir en personne dans cette réunion qu’eût fuie une autre femme. Avec la confiance, l’audace que donne la beauté, elle soupa près de Napoléon. La fierté de son attitude qui disait trop bien ses pensées, eût bien pu gâter tout. Napoléon lui offrant une rose, elle dit hardiment : « Est-ce avec Magdebourg ? » En demandant cette grande place de guerre, l’arsenal de la Prusse, elle avait l’air de préparer une revanche d’Iéna, de dire : « Avec la rose, donnez-moi une lame pour vous percer le cœur. »

Déjà on signalait à Napoléon les changements étranges que la Prusse depuis sa défaite, s’imposait dans les provinces qu’elle avait pu garder. Le parti noble des jeunes officiers, violemment accusé par la bourgeoisie de la défaite d’Iéna, se trouva si faible qu’il ne put empêcher une révolution fort sagement bourgeoise qui se fit en hâte, furtivement, si l’on peut dire, sous les yeux de l’ennemi.

En deux mois, un seul homme, Stein, ex-employé de Frédéric qui avait voyagé en Angleterre, fit ces grands changements. On lui avait donné un pouvoir tel qu’aucun homme n’avait eu encore ; il fut chargé tout à la fois de l’intérieur, de l’extérieur.