Légende digne du Camoëns. On respirait à peine, que le maladroit Bonaparte en suscita une plus forte, plus odieuse encore. Celle de la surprise de Rome, du pontife vénérable, captif, sans refuge que les catacombes, comme il le dit lui-même. Toutes les femmes en pleurèrent en Europe, et tout homme s’en indigna. Le sang coula bientôt.
En troisième lieu, éclata la surprise d’Espagne, si laide et d’apparence si hideuse. Lui-même en détourna les yeux, laissa la chose à Savary, habitué depuis la mort d’Enghien aux hautes œuvres. Pendant deux mois, Napoléon à Milan fit le sourd et l’aveugle, ne reçut point de lettre, ou n’y répondit pas, voulant ne rien savoir qu’après la chose faite.
Détestable comédie italienne, mauvais imbroglio où il faisait servir la petite affaire du Portugal à l’entreprise gigantesque d’escamoter et d’avaler les douze royaumes de l’Espagne et son empire américain. Junot, en allant à Lisbonne, d’après le traité conclu avec l’Espagne, devait préparer la voie à l’invasion de l’Espagne, à la surprise de ses places fortes.
M. de Talleyrand n’avait pas déconseillé cette perfidie. Mais avant l’exécution, il se mit à l’écart, se retira à temps. Napoléon, à force d’être approuvé sur tout, avait perdu le sens de ce qu’on peut oser sans choquer trop le grand public.
Il est juste de dire que depuis dix ans on voyait l’Espagne si peu gouvernée, disons le mot, abandonnée sous le prince de la Paix, Godoï, triste favori, du roi et de la reine, que des deux côtés on cherchait des moyens de la prendre. M. Pitt rêvait ses colonies, et vers 1802, les Anglais à qui la mort de Paul semblait ouvrir si bien la Russie, par un moyen plus doux, un mariage, crurent mettre la main sur l’Espagne.
Caroline de Naples, conseillée par Emma Nelson, maria sa fille à Ferdinand, l’héritier de l’empire espagnol. Cette Antonia, possédée du génie de sa mère, mourut bientôt. Mais en quatre ans, elle fit de Ferdinand un monstre d’ambition, ennemi de son père et surtout de sa mère, à cause du favori, le prince de la Paix.
Elle avait travaillé contre Napoléon. A sa mort, les conseillers de Ferdinand le tournèrent pour Napoléon. Godoï était fort incertain lui-même. A la veille d’Iéna, croyant l’empereur déjà vaincu, il avait fait un manifeste pour l’Angleterre et la Russie ; puis, après la bataille, un traité pour l’envahissement du Portugal que l’Espagne et Bonaparte auraient partagé.
Ce fut dans ce mois même (octobre 1807) que Ferdinand dans sa haine contre le favori et contre sa mère qui le soutenait, semble avoir conspiré pour renouveler à Madrid la tragédie de Pétersbourg et remplacer son père, comme Alexandre remplaça Paul. On a nié sans aucune preuve ; beaucoup de vraisemblances portent à croire à ce projet parricide. Jamais d’ailleurs la nature n’exprima le crime plus atrocement que sur la figure de Ferdinand. Jeune, il avait déjà les traits d’un vieux damné.
Donc, ce bon fils, craignant d’être gagné de vitesse près de Napoléon par le prince de la Paix, fait le pas décisif de dénoncer son père à l’empereur. L’ambassadeur de France l’encourageait à accuser, à écrire qu’on l’opprimait, à implorer la protection de l’étranger et l’honneur de s’allier à la famille impériale.
Ce n’est pas tout. En surprenant cette lettre (28 octobre 1807), on trouve une chose plus sinistre encore ; un décret du futur roi d’Espagne, avec la date en blanc, qui donnait à un de ses favoris le commandement de la province de Madrid, après la mort du roi son père.