Le plus horrible de la comédie, fut la manière dont Savary, le menteur effronté, moitié par espoir et promesse, moitié par peur, force et nécessité, enlevant Ferdinand, le pousse à la frontière, malgré le peuple qui voudrait l’arrêter ; puis, le tour joué, et le gibier rendu jusqu’à Bayonne, il lève le masque impudemment, et dit à Ferdinand le lendemain : « La maison de Bourbon a cessé de régner en Espagne. »

L’Europe entière frissonna de la scène qui suivit. Rien au théâtre antique, rien depuis les Atrides, n’avait eu un aspect plus maudit et plus exécrable que cette mère qui voyant le misérable Ferdinand tout pâle, lui dit pour l’accabler : « Tu naquis d’une faute, tu n’es que le fils de ma honte, non l’héritier d’Espagne. » Tout cela devant son mari, Charles IV, qui, brandissant sa canne, couvrant le bâtard d’anathèmes, lui fait restituer le royaume pour le céder à l’empereur[97].

[97] Bonaparte le confina au château de Compiègne.

Celui-ci n’était pas content de Ferdinand qu’il appelait un sournois. Il avait pour lui le souvenir d’Enghien, des fossés de Vincennes. Bonaparte lui dit et redit qu’il le ferait fusiller comme émigré.

L’ayant ainsi aplati par la peur, il le confia à la garde de Talleyrand, le chargea de l’amuser par quelque jolie femme. Et enfin il le fit descendre dans la boue, au point que Ferdinand, de sa captivité de Valençay écrivit une lettre de félicitations à Joseph, le nouveau roi d’Espagne.


Ces tragédies atroces s’étaient passées, sans témoins, croyait-on, au château de Marrac, près Bayonne.

Mais l’Espagne était là, avait tout entendu.

Je m’explique. Une Junte s’était faite pour gouverner dans l’absence de Ferdinand. Mais prévoyant qu’elle ne serait pas en sûreté à Madrid, elle avait réglé que l’Assemblée pourrait se réunir à Saragosse, au centre de l’Aragon, province renommée pour ses résistances. Napoléon convoquant à Bayonne une prétendue représentation de l’Espagne, Saragosse saisit ce prétexte pour s’entendre avec les amis de Ferdinand, et pour députer dans cette ville un gentilhomme aragonais fort énergique, le jeune Palafox, qui s’informa, et sut l’affreux détail. Il le rapporta en Espagne, avec l’exécration de Napoléon.