Toute cette campagne de 1814 a été mal comprise et défigurée, non seulement par les bonapartistes, mais par les rhéteurs qui croyaient faire un chant de l’Iliade. Napoléon ne s’est pas contenté de mentir de son vivant ; il a pris à Sainte-Hélène ses mesures pour faire mentir ceux qui viendraient.
Pour se créer des avocats chez un peuple rhétoricien, il lui a suffi de les corrompre par ce mot : « Ceux qui seront avec moi, me défendront : ceux-là seuls seront beaux. » Et tous ont voulu être beaux. Voilà l’homme de lettres, et on voit là, combien le littérateur diffère de l’historien. Le premier cherche surtout une grande unité d’intérêt, et l’on n’obtient cela qu’en fixant la lumière sur un point brillant, un héros, et mettant le reste dans l’ombre aux dépens de la vérité. L’essentiel pour eux, c’était de montrer le héros de 1814, le lion seul qui, poursuivi d’une armée de chasseurs, les faisait reculer. Cela permet de faire un Géricault, un Delacroix, pour faire crier : « C’est beau ! »
Ce que ces rhéteurs disent à sa louange, c’est sa condamnation. Il n’eut jamais en tout que quarante ou quarante-cinq mille hommes. La France l’avait abandonné et condamné.
Les parties montagneuses étaient pleines de réfractaires. Aux marches surprenantes qu’il fit quelquefois de vingt lieues par jour, on voit bien qu’il n’était guère suivi que des jarrets d’acier de nos jeunes paysans.
Dans cette terre de soldats qui, depuis 92, en produisait toujours, ils avaient hâte, tout petits et encore enfants, de chercher la guerre et la mort. Ceux dont les aînés avaient déjà péri, d’autant plus vite s’empressaient de courir à l’armée. « On meurt beaucoup ! Tant mieux, j’avancerai plus vite ! » Les mots qu’on cite de l’empereur montrent qu’il n’avait guère affaire qu’à cette population rurale. De certaines provinces il disait : « Ils sont braves et courent vite, dès qu’ils ont cassé leurs sabots. »
Cet entrain ne durait guère. Les maladies, les jeûnes rebutaient ces jeunes paysans. Ils retournaient chez eux. D’autres venaient. Mais on n’en avait jamais que 40 à 45 000.
Les petits succès partiels empiraient cruellement notre situation et ne servaient à rien. Qu’importaient 10 000 hommes, qu’il tua à Brienne, et les 5 000 de Champaubert ? A grossir ses prétentions, rendre la paix d’autant plus impossible. Il est vrai qu’Alexandre demanda une trêve, laissa reculer les Autrichiens, et attendit, pour reprendre la guerre, qu’il eût reçu les 100 000 hommes du Nord qu’envoyait Bernadotte.
Ces délais trompèrent Bonaparte jusqu’à lui inspirer le projet insensé de passer derrière l’ennemi pour le ramener vers le Rhin. L’ennemi, si nombreux, n’y prit garde, s’avança toujours vers Paris, selon le très sage conseil de Pozzo et des meilleurs ministres d’Alexandre.
Bonaparte avait perdu près de quinze jours à faire cette pointe folle et à revenir à Fontainebleau, Il n’y gagna rien que d’avoir resserré la grande alliance de l’Europe, à qui les Anglais promirent la solde de 500 000 hommes.
Au moment même où il était perdu, l’insensé avait dit : « Je suis plus près de Munich qu’ils ne sont de Paris. »