Le roi podagre qui le jalousait fort, l’avait envoyé en avant, dans l’espoir bien fondé qu’il ferait tout d’abord quelque sottise, des promesses impossibles à réaliser. De plus, qu’il aurait l’odieux de certaines mesures auxquelles nous condamnait notre situation, par exemple, la remise de tant de places fortes, de garnisons que nous avions encore dans toute l’Europe, avec un immense matériel. C’est ce qu’il fit, en effet, sans même réclamer ce qui provenait de l’ancienne France, des dépôts de la Fère, Valence, etc.

Mais ceux de son parti, les émigrés, charmés de rentrer à tout prix, ne lui en surent pas mauvais gré, et il resta toujours leur Henri IV, au grand chagrin de Louis XVIII. Jadis, pour se rendre populaire, il avait simulé des tendances constitutionnelles, mais en 1814 voyant d’Artois d’autant plus accepté des royalistes qu’il ne promettait rien que la royauté absolue, il se garda bien d’offrir des libertés qu’on ne lui demandait pas. Il lui semblait plus beau de dire qu’il ne faisait que continuer son règne à de nouvelles conditions.

Les historiens royalistes admirent fort la hauteur, la grandeur de courage avec lesquelles il résista à son bienfaiteur Alexandre.

Il faut le dire, à l’honneur de la nature humaine, le czar ayant eu le bonheur immense de renverser Napoléon et d’entrer à Paris, tenait à faire à Dieu l’hommage de son succès par une conduite admirablement magnanime. Il semblait demander pardon d’avoir vaincu. Non seulement il respecta nos monuments, mais il nous laissa même le fruit de nos victoires. Dans sa visite aux Invalides, voyant ces vieux soldats tout tristes, il eut l’idée chevaleresque et délicate de leur restituer les canons russes qu’ils avaient pris jadis à Austerlitz.

La seule chose où Alexandre se montra russe, et qu’il fut sans doute obligé d’accorder aux siens comme l’expiation de l’incendie de Moscou, ce fut de faire célébrer une messe russe sous les fenêtres de la place de la Révolution. Du reste, il se montrait attendri, respectueux pour Paris, comme capitale de la civilisation occidentale[121].

[121] Rien de plus bienveillant que ce cortège d’Alexandre à Paris. Une chose même extraordinaire avait eu lieu sur la route de Fontainebleau, couverte de Cosaques. Le fameux Platow, leur Hetmann, si terrible aux Français dans la retraite de Russie, en conduisant vers Paris ces cavaliers sauvages, eut une rencontre. Sur la route absolument déserte, délaissée de tout habitant, Platow vit venir à lui un petit vieillard maigre, monté sur un méchant cheval. Platow met pied à terre lui-même, et se jette à genoux, versant des larmes. Le petit vieux était Kosciuszko ; et Platow, en le revoyant, avait songé au divorce cruel qui existe depuis deux siècles entre la Pologne et les Cosaques, deux peuples frères de même sang, divisés pour la ruine des uns, l’esclavage des autres.

Il marchait entouré d’une élite des hommes supérieurs de l’Europe, les Humboldt, les Capo d’Istria et Pozzo qui, comme Corse, réclama sa qualité de Français. En venant et passant par Sceaux, il y avait retrouvé son ancien précepteur, le grand patriote Suisse, César de Laharpe.

Alexandre revenait aux jours de sa jeunesse, aux rêves dont Czartoryski l’avait jadis entretenu. Au reste, l’acte incohérent qu’on appela la Charte et que Louis XVIII fit écrire par Beugnot et l’abbé de Montesquiou, ne ressemble pas mal à celle que les deux amis avaient autrefois préparée pour la Pologne.

Mais en donnant ces libertés, le roi y joignait un mot qui semblait les retirer toutes. Il disait qu’il les « octroyait ».

Ainsi la souveraineté du peuple, le mot que Bonaparte employait si souvent, le nouveau roi n’ayant pour lui nul prestige et nulle gloire, croyait arrogamment pouvoir le supprimer.