Si les Bourbons avaient conspiré pour Bonaparte, ils n’auraient pas mieux fait. Cependant les bonapartistes n’osèrent se montrer tout d’abord. Le grand mouvement de la presse commença par les patriotes, Carnot, et les rédacteurs du Censeur, MM. Comte et Dunoyer. Le premier lança un pamphlet où il lavait les régicides. Le Censeur entreprit sérieusement de mettre le gouvernement sur la ligne de la constitution. Enfin parut le Nain jaune, petit journal où le bonapartisme se dévoila, essaya des traits satiriques contre ce gouvernement ridicule, incapable.

CHAPITRE II
LES CENT JOURS

Chacun sentait très bien que Louis XVIII ne durerait guère, qu’un vieillard fort peu sobre pouvait avoir tel accident subit qui transmettrait le trône au comte d’Artois, jouet du parti rétrograde. Celui-ci, malgré sa douceur naturelle, ses qualités aimables, devait certainement être entraîné, par la meute insatiable de l’émigration, dans les voies espagnoles, le système de confiscation pratiqué par Ferdinand VII.

Perspective effrayante, qui explique parfaitement la facilité avec laquelle tant d’honnêtes gens qui venaient de vouer leur foi aux Bourbons, accueillirent Bonaparte quand il revint de l’île d’Elbe. L’Histoire a tenu trop peu de compte de tout cela, et a durement reproché à la France, à ses héroïques soldats, à Ney, par exemple, une versatilité qu’expliquait très bien le changement des Bourbons, et disons mieux, leur perfidie à fausser, à trahir la Charte qu’ils venaient de donner.

La Russie et l’Autriche avaient risqué beaucoup en laissant Bonaparte en Europe, en le mettant à l’île d’Elbe, près de la France et près de l’Italie. Les Anglais, au contraire, voulaient plutôt le reléguer au sein des mers australes, et de bonne heure leurs journaux regrettaient qu’on ne l’eût pas mis à Sainte-Hélène.

Telle était aussi la pensée des intrigants qui songeaient à associer la France avec l’Espagne ; ils n’auraient pas osé suivre ce mouvement si la Russie, l’Autriche, fussent restées à même d’évoquer l’ombre terrible du rivage de fer de l’île d’Elbe. Une chose toutefois faisait croire aux Bourbons, aux alliés en général, le retour de Bonaparte impossible, c’était le récit des commissaires qui l’avaient conduit et sauvé des populations provençales, si irritées. Il avait donné des signes d’une peur si naïve, qu’on ne pouvait pas croire qu’il bravât encore ce danger.

Mon beau-père, homme plein d’imagination et de cœur, s’était épris du héros malheureux, et s’était fait à l’île d’Elbe l’un de ses secrétaires, lui lisant et lui traduisant les journaux anglais et autres[122]. Il lui atténuait les injures, insistait plutôt sur les renseignements utiles qu’on en pouvait tirer. Mais ce qui, je crois, le lança dans son entreprise téméraire, ce fut moins les renseignements vagues qu’il eut par Dumoulin, Chaboulon, d’après Bassano ou la reine Hortense, que l’itinéraire très précis que Lavalette et autres dévoués purent lui tracer, lui marquant que, derrière le Rhône si menaçant, on pouvait remonter par les Alpes-Maritimes, Grenoble, enfin Dijon, parmi des populations tout opposées, où les bonapartistes se trouvaient prépondérants.

[122] Voy. madame Michelet, Mémoires d’une enfant.

Tout fut mené habilement. Il passa derrière le rideau des montagnes jusqu’à Grenoble, toucha Lyon, passa rapidement au Nord, en évitant le Centre, le Midi, l’Ouest, de manière à dire ou à croire que la France était pour lui. On le mena toujours en face des soldats, de manière à faciliter les pourparlers, au lieu qu’on aurait dû le laisser à distance, ne s’expliquer qu’avec le canon.

Quant à l’audace tant admirée de se présenter seul à Grenoble, d’offrir sa poitrine aux fusils, la scène était d’un effet si certain, si prévu, qu’on s’étonne de l’importance que tous, même les historiens royalistes, ont attachée à ce fait. Son instinct lui faisait assez deviner que des soldats français seraient frappés, s’arrêteraient devant ce geste dramatique, ne tireraient pas sur un homme qui apparaissait seul, quand même cet homme n’eût pas eu le prestige de son nom.