Tout le servit, au point qu’on ne coupa pas même les ponts de Lyon, sous le prétexte frivole que ce serait gâter ces beaux monuments.

Louis XVIII, qui avait dit aux Chambres qu’il resterait, s’enterrerait sous les ruines de la monarchie, lui fit la partie belle en s’en allant à Gand la veille de son arrivée (19 mars). Napoléon n’osa entrer à Paris que le soir. Paris le haïssait. Mais, d’autre part, le doute était immense. L’émigration, maîtresse sous les Bourbons, faisait entrevoir à la France une révolution territoriale, analogue à celle des confiscations de Ferdinand VII, dont nous allons parler. De là, le trouble, l’embarras de Ney, et la fluctuation de Benjamin Constant ; après avoir écrit violemment contre Bonaparte, il fut crédule à ses promesses et se rendit à son appel aux Tuileries.

M. de Sismondi, un des hommes les plus honnêtes de l’Europe, et qui fit tout exprès le voyage de Paris, m’avoua plus tard que lui-même avait été alors dans une grande perplexité, voyant bien que, sans Bonaparte la contre-révolution allait arriver. Cependant, il ne lui avait jamais été favorable ; il le trouva changé, au-dessous de lui-même, gras, ventru et bavard. Sa figure était autre. « Je trouvai, dit Sismondi, que dans sa pâleur elle ressemblait à une tête de veau bouillie. »

Bonaparte mentait visiblement en disant que l’impératrice allait revenir. L’Autriche, il est vrai, en repoussant Napoléon, comme les autres puissances, n’ôtait pas tout espoir, se réservant pour le cas d’une régence. Napoléon dut à son mariage autrichien l’une des principales causes de sa ruine ; il lui dut sa folle confiance.

D’une part, il ne donna pas l’essor au parti franchement national ; et il perdit en paroles le temps qu’il pouvait déjà employer en opérations militaires, par exemple à prendre la Belgique, qui lui eût donné cinquante mille hommes de plus.

Ceci m’a rappelé l’histoire des condottieri et celle des tyrans d’Italie, qui, par des mariages princiers, attirèrent et perdirent trois de ces aventuriers si fins, et prouvèrent que pour perdre un homme le meilleur piège est une femme.

Au reste, la guerre avait changé d’aspect. Elle avait pris pour Alexandre, alors de plus en plus mystique, l’aspect d’une croisade contre l’ennemi de la paix commune, le représentant du principe anti-chrétien.

S’il y avait pour Bonaparte une chance de salut, c’était d’évoquer franchement le principe contraire, celui de la Révolution. Mais il en avait peur. La France était moins endormie qu’on ne l’a dit. Son Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire, donnant les libertés nouvelles comme une continuation d’un despotisme de douze ans, ne trompa pas les électeurs qu’il avait appelés à le jurer. Ils dirent sévèrement qu’il devait rapporter de l’exil le repentir de son passé.

Le jour de ce serment, la cérémonie du Champ de Mai fut ridicule en bien des sens. D’abord, pourquoi ce nom carlovingien de Champ de Mai ? Et pourquoi cette messe et ces cardinaux en bas rouges ? Champollion aîné, un homme assez équivoque, lut le chiffre douteux et incomplet des votes (qu’on dit celui de la presque unanimité).

Mais ce qui fut étrange, faillit ôter toute gravité à la cérémonie, ce fut le costume de l’empereur. Quelle fut la surprise de voir celui qui paraissait toujours en habit militaire, botté, éperonné, en robe blanche, immaculée, sous l’innocent costume du jeune Éliacin dans Athalie ! Ajoutez que sur cette blancheur virginale apparaissait la figure jaune et sombre du Corse[123].