La cavalerie française ayant refoulé, écrasé l’anglaise, dominait, conduite par Ney, le plateau qu’occupait Wellington, lorsque l’infanterie anglaise par sa fermeté, ses décharges rapides, ses armes excellentes, sa poudre supérieure, arrêta court les nôtres. Là était le moment de faire agir la garde impériale. Mais Napoléon ne s’y décidait jamais qu’ayant employé tout. Ici, elle partit trop tard, et agit peu. Son artillerie, fort lourde, s’embourba. Et Wellington la voyant embarrassée, paralysée, pour prolonger cet embarras, fit un sacrifice effroyable. Il grisa un de ses plus beaux régiments de dragons, et, sans bride ni mors, les lança d’en haut sur les nôtres, bien sûr que ces dragons seraient tous massacrés, mais que, par ce massacre, il obtiendrait encore quelques minutes pour l’arrivée des Prussiens. Bulow était déjà venu avec trente mille hommes, Blücher venait avec quatre-vingt mille.
Là se place la grande dispute. Napoléon accuse le retard de Grouchy. Mais, quand même Grouchy eût mieux marché, dit Charras, avec trente mille hommes, aurait-il pu en arrêter cent mille[124] ? Grouchy de toute façon, n’arrivant qu’à dix heures du soir, n’eût fait qu’augmenter le désastre.
[124] Charras, ch. XV.
La fin de la bataille et la confusion qui suivit, sont très favorables aux tableaux d’imagination. Là, les rhéteurs triomphent. Même les royalistes (par culte du pouvoir, quel qu’il soit) s’efforcent de couvrir Napoléon. « Il s’élançait ; on le retint, et il ne fut pas libre de mourir. »
Son aide de camp (le général Bernard) dit tout le contraire. Il partit de bonne heure, et son cheval persan le porta d’un trait à dix lieues, à Philippeville. Il fut le premier des fuyards. Comme aux retours d’Égypte, de Moscou, de Leipsick, il devança tout le monde, mérita le prix de la course.
On a vu en Provence à quel point il était nerveux. Ici, il y eut, dans cet empressement de se mettre en sûreté avant toute chose, une bien grande insensibilité et un oubli de tout honneur. Car enfin cette armée n’était nullement détruite, et on dit que les Anglais et Hollandais avaient perdu autant de monde. Les masses noires des Prussiens, arrivant tout à coup au nombre de cent mille, avaient produit la grande alarme, et fait dire : « Ils sont trop[125] ! »
[125] Mot historique.
Sur la route, des hommes énergiques (comme Mouton-Lobau) essayèrent plusieurs fois de reformer les nôtres. Mais ils étaient atteints au cœur, découragés. Qui osera dire que la présence de l’empereur (s’obstinant à rester) n’eût pas arrêté, fixé au sol beaucoup de ceux que Lobau alignait, de ceux que Cambronne blessé, sanglant, garda, et qui crurent mourir avec lui ?
A Charleroi, Bonaparte dit : « Je resterai à Laon. » A Laon, il fit son bulletin mensonger sur Waterloo, regrettant seulement de n’avoir pas osé accuser Ney de la perte de la bataille. Enfin, il se décida pour affronter Paris, disant que s’il tenait Paris, il tenait tout. Mais comme à son retour de l’île d’Elbe il n’osa y entrer que le soir, et piteusement, alla à l’Élysée, n’aborda pas les Tuileries.
Ici, encore, les royalistes et Lamartine en tête, sont pour Napoléon ; ils attribuent tout ce qui va suivre aux intrigues de Fouché, qui d’une part s’entend avec Wellington, de l’autre pousse Lafayette.