Mais, par une maladresse insigne, on le logea à Sainte-Hélène ; de manière que, de ses tréteaux si haut placés, le fourbe put faire un Caucase, abusant la pitié publique, et préparant, à force de mensonges, une seconde répétition sanglante de tous les malheurs de l’Empire.

APPENDICE
GRAINVILLE[127]
Le poème du dernier homme.

[127] Voy. le [chapitre X] de ce volume.

J’étais dans la Syrie, non loin des ruines de Palmyre. Là, s’ouvre une caverne profonde, où nul n’entra jamais pour revenir au jour. Nos vaillants de l’armée d’Égypte en tentèrent l’aventure et ne reparurent pas.

Et moi aussi, pourtant, j’osai m’engager sur leurs traces. Après avoir longtemps marché dans l’horreur des ténèbres, j’eus le bonheur de revoir un jour pur. Je me voyais comme au milieu d’un cirque bâti de roc, et vis-à-vis d’un trône ou trépied de saphir. Du trépied, une voix vint frapper mon oreille : « Ne crains rien ; je t’ai appelé… Je suis l’Esprit de l’avenir, le père des songes vrais et des pressentiments. Je commence la justice pour les bons et pour les méchants, en les faisant prophètes de leur sort.

« Dans les miroirs magiques que tu vois près de moi, vont t’apparaître ensemble le premier et le dernier homme. Celui-ci n’aura pas de postérité qui le bénisse et le connaisse ; je veux qu’avant de naître, il vive dans la mémoire, qu’on célèbre ses combats, sa victoire sur lui-même. A toi de raconter quelles peines il souffrira pour abréger les maux du genre humain, pour l’aider à mourir, pour finir le règne du temps, pour hâter les récompenses éternelles. »

Cependant une île apparaît, île affreuse, tout près des portes des enfers. Elle n’a d’habitant qu’un vieillard, l’infortuné Adam, père des hommes, qui, pour sa désobéissance, est condamné à voir incessamment tomber dans les enfers ses fils que sa faute a perdus. Un ange vient à lui, le même qui jadis, sous les berceaux d’Éden, lui apportait les messages de Dieu. L’ange ramène Adam sur la terre. La mission pénible que Dieu lui donne, c’est de persuader au dernier homme de délivrer le monde de la vie, de couper le fil qui l’y retient encore ; fil sacré… c’est l’amour.

Adam s’effraye, s’afflige… Ah ! combien il est attristé lorsqu’il revoit la Terre telle que le temps l’a faite ! Comme un fils qu’une longue absence a séparé de sa mère, jeune encore et qui pleure en la revoyant changée, ridée, courbée sous le poids des années, Adam voit la terre et gémit : « Je t’ai quitté si belle ! et voilà maintenant, tu n’es plus qu’une ruine ! Le soleil lui-même a vieilli, son front est pâle, je soutiens son regard… »

Il avance pourtant. D’une cité déserte et d’un palais désert, il voit sortir le dernier homme et sa femme, la charmante Sidérie. Aimable et dernière fleur de l’humanité, bientôt disparue, ce couple accueille Adam avec une joie touchante, comme un hôte, un père, comme un homme ; ce dernier titre est grand dans la solitude universelle. « Nous étions effrayés, dirent-ils ; des présages terribles nous remplissaient d’alarmes… Nous cherchions un consolateur et vous êtes venu… Enseignez-nous à apaiser le ciel ! »

Adam est attendri. Dans Sidérie il revoit Ève et tout ce qu’il aima. Les voilà ses beaux cheveux blonds et sa grâce, son charme enivrant, sa ravissante pudeur.