Il leur demande, il apprend de leur bouche toute l’histoire de leur destinée. Ils ont péché ; le dernier homme en fait l’aveu à son père vénérable ; leur faute, c’est d’aimer malgré Dieu, de continuer la vie du monde au delà du destin.

« Mon père, dit le dernier homme, fut roi comme ses pères, bientôt roi sans sujets ; déjà, vingt années avant que je naquisse, l’hymen était devenu stérile. Ma naissance fut un phénomène qui fit la joie de tous. Mon père me prit dans ses bras et s’écria : « Le genre humain vit donc encore !… O Dieu ! conserve celui-ci !… » Des femmes vinrent du bout du monde pour voir, toucher dans leurs transports celui qu’elles saluaient de ce nom : l’homme-enfant !

Cette joie dura peu. Bientôt je restai seul. Tout s’éteignit autour de moi. J’enterrai de mes mains mon père, ma mère. Seul, j’habitais cette demeure immense. Un jour, je la quittai, tourmenté du désir d’épancher mon cœur, de communiquer mes pensées ; j’allais voir dans le monde s’il restait encore des humains.

Un jour, dans ce voyage, une figure étrange m’apparut, m’arrêta, celle d’un sombre génie qui respirait le feu et vivait dans le feu, homme et volcan mobile ; des larmes roulaient dans ses yeux, mais les feux dévoraient les larmes : « Je suis le génie de la Terre, dit-il, et la Terre va mourir. Dieu me l’avait bien dit le jour de la création : « les hommes vivent peu, mais ils renaissent, me dit alors le Créateur ; toi, tu vivras longtemps, mais ta mort sera éternelle. Elle aura lieu le jour où l’homme n’aura plus de fécondité. » Le jour est arrivé ; il n’est plus qu’une femme qui pourrait recommencer le monde… Cherche-la, trouve-la… Sauve-toi, sauve-nous ! »

Le génie m’indiqua un guide, le savant Idamas. Ce sage, qui savait toutes choses, me lut, aux divines annales, comment la Terre infortunée fut épuisée par ses enfants. Ils exprimèrent de ses entrailles les derniers principes de vie. Eux-mêmes jouirent trop, se prodiguèrent, languirent. Idamas pleurait d’abondantes larmes sur la défaillance du monde et la langueur du genre humain : « Jour affreux, disait-il, où nous vîmes la lune horriblement large et sanglante descendre à nous, brûlée par un volcan !… C’est ainsi que nous la perdîmes. On cherchera à jamais dans le ciel l’astre aimable des nuits. »

Adam interrompt à ces mots : « Quoi ! mon fils, nous ne la verrons plus ?… Ah ! j’aimais sa douce lumière. Faut-il, hélas ! la pleurer ! lui survivre ! »

Le dernier homme continua : « Ce fut en vain qu’un génie surhumain essaya de combattre la stérilité du globe défaillant. On ouvrit aux fleuves des routes nouvelles, on mena la charrue aux fertiles limons de leur lit. Mais quoi ! la terre eût-elle été féconde, les hommes même étaient stériles. Bien plus ! ils devenaient barbares. Effarouchés par la faim, ils se regardaient d’un œil ennemi. Plusieurs, dit-on, formaient l’exécrable complot d’exterminer la moitié du genre humain pour le salut de l’autre.

» Idamas, avec ses amis, m’enlevèrent au moyen d’un vaisseau aérien, me firent passer les mers et trouver les parages qui me gardaient l’heureuse épouse dont le sein peut renouveler le monde. C’était aux rives du Brésil. Le genre humain s’était réfugié aux terres ardentes qui gardaient l’étincelle. Mais là, même, l’homme l’avait perdue. La Cité du soleil, où nous descendîmes, était riche et superbe, riche d’or, pauvre d’hommes ; c’était un somptueux désert. La terreur de la faim y planait ; une loi barbare punissait de la mort l’étranger qui osait y chercher un asile. Épargnés à grand’peine, nous dîmes notre recherche, le bienfait d’un hymen qui serait le salut de tous.

» Le roi du pays fit comparaître devant moi les filles de l’Amérique. Belles, blanches comme la neige des monts, il ne leur manquait que la vie. Une seule avait la flamme, la passion ; son souffle était pressé, rapide ; des éclairs jaillissaient de ses longues paupières abaissées ; de son sein, malgré elle, s’échappaient des soupirs.

» Sidérie est la fille d’une race indomptée. Son père est le dernier des sauvages du Nord, qui toujours dédaignèrent les villes, et, jusqu’à leur fin, préférèrent les forêts et la liberté.