» Rien ne manquait à mon bonheur. On fit venir un vieux pontife pour bénir notre hymen. Ormus, c’était son nom, vint, mais triste et plein de douleur. Lui-même il avait bien longtemps médité, essayé tous les arts régénérateurs qui pouvaient raviver le monde. Vaincu par la nature, il n’espérait plus rien. Notre hymen lui semblait du plus sinistre augure : « Hymen fatal ! dit-il. Le jour où le dernier des races royales de l’Europe épousera la jeune Américaine, le monde sera près de finir. Si je me trompe, s’il en est autrement, Dieu nous avertira ; il fera germer les semences qu’on a déposées dans la Terre. »

» Avec quel empressement on ouvrit le sillon !… Mais la Terre était trop intéressée à l’union qui pouvait lui donner quelques moments encore. On vit avec surprise qu’elle avait accueilli les semences, les avait fait germer. Tous se jetaient aux bras les uns des autres, s’embrassaient en pleurant : « La nature n’est pas morte ; elle revit pour nous et nous vivrons ! »

» Le pontife ne résiste plus ; il obéit, mais sans persuasion. Il bénit notre hymen : « S’il doit être funeste, dit-il, puisse Dieu me frapper moi-même, et vous avertir par ma mort ! » Il dit, tombe frappé aux marches de l’autel : « Malheur ! malheur ! dit-il, si cet hymen s’achève !… Une race en naîtrait maudite, qui se dévorerait elle-même, et n’aurait de Dieu que la faim ! »

» Tous s’effrayent, et l’on nous sépare. Plusieurs complotent d’égorger la nuit même ces funestes époux, qui tôt ou tard pourraient se rapprocher. Nous périssions si le père de Sidérie n’eût veillé sur nos jours, ne nous eût réunis, embarqués l’un et l’autre sur un navire ailé, qui nous rapporta jusqu’ici à travers les airs. »


Le dernier homme en était à ce point du récit, quand Sidérie, craignant la suite de ses révélations naïves, se leva rougissante, et saisit un prétexte pour s’éloigner de son époux.

Celui-ci, en effet, contait au vieillard, sans réserve, comment la nouvelle épousée résista, comment elle repoussait l’amour qu’elle-même avait au cœur. « Elle avait juré à son père que cette union resterait pure, qu’elle s’ôterait la vie plutôt que de compromettre les destinées du monde et de prolonger sa durée contre l’ordre de Dieu. Elle aimait, refusait, combattue cruellement d’amour et de douleur. La fraude la vainquit. Le génie de la Terre lui apparaît sous les traits de son père, et lui commande l’union. Il fait apparaître à ses yeux, dans une image de volupté touchante, Ève presque enfant encore, et déjà absorbée au bonheur de l’allaitement, pressant son fils au sein charmant où il boit la vie. Sidérie ne résiste plus ; elle veut et désire… Il devient son époux. »

Le dernier homme termine son récit. Il avoue à Adam qu’à ce moment si doux, si solennel, la Terre refleurit d’espérance ; mais, hélas ! le soleil pâlit, le ciel rougit de taches sanglantes.

Là commence la dure, la cruelle mission d’Adam ; mais Dieu le veut ainsi.

Celui qui commença la race humaine doit, pour dernière douleur, la finir, clore l’amour ici-bas, consommer le divorce et la séparation suprême, ordonner le mortel adieu…