Tels furent les mots d’Adam au dernier homme, ou plutôt les mots de Dieu même : « Fuis, mon fils, fuis-la, cette femme trop aimée, et pour toujours !… Tremble de devenir père de la race maudite ; crains d’engendrer des monstres ! »

L’infortuné, à ces paroles, pâlit et recula : « O mon père, disait-il, n’avez-vous pas vous-même voulu vous perdre avec la mère des hommes ?… Eh bien, je ferai comme vous ! » Sa douleur est si grande, si vraie, si pathétique, qu’Adam pleure avec lui. Le premier homme et le dernier ont confondu leurs larmes dans le plus tendre embrassement.

» Sois le libérateur du monde, ô mon enfant, son bienfaiteur ! Ne prolonge pas sa misère ! Permets-lui de finir. Tes pères attendent au sépulcre que, le monde expiré, leurs cendres se raniment, leurs os se lèvent, et que le genre humain revive avec mille bénédictions pour toi.

» Tu hésites… Ah ! je sens que mon supplice recommence. Je les vois dans la plaine aride, sous un ciel ténébreux, ces derniers humains, je les vois hideux et cruels, assis aux banquets exécrables, se disputant les membres de leurs frères, s’arrachant des lambeaux sanglants. »

Il dit. Le dernier homme les voyait aussi, ces images horribles. Il ne résista plus : « Mon père, que du moins Sidérie ne puisse me maudire ! Qu’elle sache que son époux la trahit malgré lui ! Qu’elle sache mon innocence ! » L’infortuné élève un autel sur la route et y inscrit ces mots, que Sidérie lira en recherchant sa trace : « Je ne fus point coupable[128]. »

[128] Dans cette fuite du dernier homme il y a une très belle page. Il passe où fut Paris. La ville n’existe plus. Tous les monuments sont détruits. Un seul reste, élevé à Bonaparte. Des hommes des quatre parties du monde y ont écrit ses bienfaits, ou plutôt les espérances qu’il donnait en brumaire où Lucien l’avait présenté comme un médecin qui allait guérir la France. De là aussi le beau tableau de Gros, où on le voit touchant les plaies des Pestiférés de Jaffa. De là l’erreur passagère de plusieurs philosophes et patriotes, Chénier, Garat, Cabanis, Daunou, Grainville et autres.

Il l’avait deviné sans peine. La pauvre abandonnée, ne le voyant plus revenir, hors d’elle-même et désespérée, avait fui son palais. Elle allait, elle errait, interrogeant le sable pour trouver ses vestiges ; elle voulait le suivre, le chercher par toute la terre. Et cependant le jour baissait, en plein midi ; il se faisait peu à peu de grandes ténèbres. Elle allait à tâtons, pleurant, se heurtant aux pierres du chemin. La terre, ébranlée par moments, se fendait de rides profondes ; de grands arbres tombaient, des monuments croulaient… Elle n’en allait pas moins échevelée, et se frappant le sein.

Quelles sont ces plaintes qui sortent des cavernes ? quelles sont ces voix qui gémissent dans l’air ? les animaux s’enfuient et hurlent : ils courent, se jettent aux abîmes. Les cloches vont d’elles-mêmes ; on dirait qu’elles sonnent la fin du genre humain… Ah ! que la mer devient livide ! sans tempête, elle s’agite, elle mugit, elle roule et vomit des cadavres. Ceux qui, dans tous les âges, furent engloutis par elle, elle les rend aujourd’hui. La terre ondule aussi bien que la mer ; elle craque, elle s’ouvre, et, béante, lance, comme un volcan, des cendres qui vécurent et des poussières humaines… O spectacle effroyable ! l’éruption des morts !…

Pénétrée d’horreur, Sidérie n’en cherchait pas moins son époux. Une pluie de cendres qui tombait ajoutait aux ténèbres. Elle traversait, distinguait (mais à peine) d’immenses champs de ruines ; c’étaient des cités disparues. Paris même n’était qu’un amas de décombres.

Une faible lumière brille pourtant là-bas, dans une demeure qui est debout encore. « Si c’était lui ! » Elle court, elle crie, ou veut crier du moins ; la voix lui manque, l’air dense, épais, sonore, ne permet plus la voix. Un vieillard et sa femme étaient dans cette maison effrayés et tremblants du naufrage de la nature. « N’ouvre pas !… c’est l’âme des morts ! » disait la femme épouvantée.