La pauvre Sidérie, muette, et voyant encore son espoir trompé, s’enfuit, lève les mains à Dieu… Un froid mortel l’avait saisie, elle croyait mourir ; elle entre dans un temple ; défaillante, elle tombe aux marches d’un autel. Là, Dieu en eut pitié. Il lui verse le sommeil, le repos et les songes. Il lui montra son Jugement, le triomphe des justes, la beauté de la vie nouvelle, transfigurée divinement ; elle se voit, légère, qui monte à Dieu, heureuse et près de son époux. Au réveil, elle est calme, résignée et prête à la mort.

Cependant l’horloge, désormais solitaire, vient de sonner la dernière heure. Le soleil s’est voilé de deuil. La nuit victorieuse prend possession du ciel. Elle adresse ces mots à l’armée des ténèbres : « C’en est fait, leur dit-elle, des caprices de l’astre du jour ! Il tombe, le tyran… Rappelez-vous, ô filles éternelles, le temps où nous régnions ensemble sur le vide et le chaos. Ce temps revient. La pâleur a couvert la face du soleil. Venez, achevons l’ennemi. » Elle dit, et sans peur, sans respect pour l’agonie du jour, d’un bond elle a franchi les cieux.

Grande était la terreur du Génie de la Terre. L’éruption des dépouilles humaines lui dénonçait sa fin. Il quitte ses abîmes, où, jour et nuit dans les flammes, il a si longtemps travaillé, fomenté et brassé la vie. Il va trouver la Mort :

« Quoi ! dit-il, est-ce fait ? Le dernier couple humain a-t-il fini ? Songez-vous bien, ô Mort, que la femme portait dans son sein le gage d’une postérité ? Seriez-vous assez ennemie de vous-même pour tuer l’espérance des mortels qui vous appartiennent ?

«  — Tu ressembles, dit la Mort en secouant la tête, à ces vieux décrépits qui, déjà sous ma faux, se promettent de longues années. Vois-tu le ciel ? Vois-tu la terre ? Tout finit. Et moi-même, je ne suis plus ce que j’étais ; à peine me reconnais-je. Je parcours lentement tous les climats ; plus de vies à frapper, plus de victimes, plus de sang… J’ai soif… Ta Sidérie, ton dernier homme, je veux pourtant les épargner. Je le jure, tant qu’ils aiment, je ne les touche pas, tant qu’ils ont la flamme féconde qui engendre et prépare des morts. »

Le génie ne la quitte que pour faire au centre du globe un sacrifice aux démons des enfers. Il se remet à eux, leur confie son péril, son effroi, et l’horreur qu’il a de disparaître : « La mort n’est rien pour l’homme ; il sait qu’il renaît immortel. Pour moi, je ne renaîtrai point. Je ne crains pas la mort, mais je crains le néant. Quoi ! je ne serai plus ! je ne serai jamais ! »

Vaines plaintes ! les démons lui échappent ! « C’en est fait, disent-ils, nous rentrons aux enfers. »

La Mort, voyant pourtant l’extinction du soleil, croit que le Génie l’a trompée. Elle ne tiendra pas son serment. Sidérie elle-même veut mourir. Et la Mort la touche, la délivre et la rend à Dieu.

Une voix s’élève alors dans l’air, grande et lugubre voix : « Le genre humain est mort ! » La nature, dès cette heure, est libre de mourir et de rentrer dans le repos.

« Ah ! barbare ! s’écrie le Génie de la terre. Mort barbare ! comment l’as-tu frappée ? Sidérie était le genre humain ; en elle tu l’as tué tout entier ! Voilà ce que j’avais prévu dès le jour où périt Abel. Je savais que, de meurtre en meurtre, tu en viendrais au dernier rejeton de cette pauvre humanité. »