Paul, vrai Slave, vrai Russe, changeant et violent, bon pour les émigrés, n’était pas cependant le centre des étrangers, de la colonie allemande, anglaise, hollandaise, si puissante depuis Pierre le Grand. Elle devait regarder plutôt vers l’Allemande, qui peut-être régnerait un jour comme Catherine avait régné. Règne infiniment utile au commerce et aux étrangers en général, aux grands seigneurs à qui profitait le commerce anglais. Après Paul, personne ne se fût soucié de la protection des neutres et de la liberté des mers.

Le czar avait pris un parti décisif, qu’on trouva despotique, mais qui était au fond d’un bon patriote. Il voulut que les Russes régnassent seuls en Russie, et qu’on ne vît plus une étrangère, comme Catherine, imposer à l’empire le joug des étrangers. L’aîné des mâles dut seul régner. Cela excluait l’impératrice de la succession.

Se plaignit-elle ? On ne le voit pas. Mais son parti inspira tant de défiance à Paul, qu’il fit murer les portes qui, de son appartement, conduisaient chez elle. Puis il se fit bâtir un nouveau palais, où les communications étaient de même interrompues.

CHAPITRE VII
LE CZAR PAUL. — SES PROJETS. — SA MORT (31 MARS 1801)

Vers le milieu de l’année, quand l’Europe fut surprise, émerveillée de Marengo, le petit groupe qui osait, à Pétersbourg, être pour l’alliance française, groupe minime, s’enhardit, osa proposer tout bas une alliance plus étroite et qui allait plus loin que la question des neutres. On fit remarquer à Paul que les Anglais, qui se vantaient de sauver l’empire ottoman, s’en rendaient peu à peu les maîtres. Leur succès de Saint-Jean-d’Acre, la mort de Kléber, assassiné le jour même de Marengo, les favorisaient. Ils avaient le parfait maniement des choses de l’Orient, savaient que, sans se démasquer, en partageant les profits avec les pachas, ils feraient ce qu’ils voudraient et n’auraient pas besoin de guerre pour prendre de ce grand empire une possession tacite. C’est ce qu’ils ont fait en ce siècle sous le nez de la Russie. Celle-ci, avocat des Grecs, parlait toujours pour la Turquie d’une refonte totale. Mais les Anglais ne proposant au malade (on appelait ainsi déjà la Turquie), qu’une plus douce médecine, allaient s’emparer de lui, en le laissant s’abîmer et fondre dans son choléra.

Dans les mois d’août et de septembre, le seul homme qui osât être vraiment Russe et du parti de l’empereur, Rostopchine, se hasarda à lui démontrer cela en grand secret, au risque de blesser l’impératrice, le parti allemand, celui des étrangers et de la jeune Russie, qui, par les idées, les intérêts, se rattachaient aux Anglais. Ceux-ci avaient eu l’industrie de convertir à l’admiration de l’Angleterre cette jeunesse aveugle, imprévoyante. Ainsi le jeune Strogonoff, élevé par le Français Romme, mais déviant aux idées anglaises, appelait Paul « le tyran ». Ainsi Alexandre même, le fils du czar, élevé par Laharpe, un patriote de la Suisse française, suivait de préférence ses jeunes camarades les Czartoryski, et rêvait avec eux, pour la Pologne et la Russie peut-être, une constitution anglaise, qu’on ferait à la mort de Paul.

Celui-ci, maître en apparence et le prouvant parfois d’une manière capricieuse, voyait le désert s’étendre autour de lui. Vers le 1er octobre, il demanda à Rostopchine d’écrire enfin et de résumer tout ce qu’il avait dit.

Les Allemands, qui ont seuls le monopole de l’histoire du Nord, disent beaucoup de mal de ce Rostopchine. Nous qui ne connaissons ce nom que par l’incendie de Moscou, nous sommes pourtant disposés à voir en lui un vrai Russe, dévoué à la Russie et au czar.

Dans le mémoire (jusqu’ici inconnu) qu’il fit pour Paul et que j’ai sous les yeux[18], il fait un tableau de l’Europe, de la politique des Anglais et de leurs vues sur la Turquie, et conseille hardiment de les prévenir. Bonaparte, après la mort de Kléber, et maintenant si faible en Égypte, sans doute sera heureux de la proposition. Dans le partage, il aurait l’Égypte et la Grèce maritime, la Russie aurait la Roumélie (Constantinople), la Bulgarie, la Moldavie ; l’Autriche le reste et la Prusse une indemnité.

[18] Ce précieux mémoire, copié sur l’original par le prince Gagarin, et mis dans une revue russe, m’a été communiqué par l’obligeance de M. Iwan Tourgueneff.