Le mémoire de Rostopchine porte à la marge quelques mots de Paul, qu’il avait ajoutés au crayon en se parlant à lui-même pendant la lecture. Ces notes, malheureusement rares, sont infiniment curieuses. Ce sont visiblement des cris du cœur, de la conscience, qu’il s’adressait à lui-même ; — par exemple quand Rostopchine lui fait si largement sa part au démembrement projeté, Paul s’écrie : « N’est-ce pas trop ? » Puis, à propos du succès probable et de la conquête, il ajoute en marge : « Malgré tout cela, on me grondera quand même. »
Singulière expression pour un maître si absolu ! Qui osera gronder le czar ? Probablement sa famille, l’impératrice sans doute, estimée, respectée de Paul, qui avec la liberté d’une épouse inquiète pour son mari, pour la Russie elle-même, doit objecter les conséquences d’un si grand mouvement, qui va certainement le brouiller avec l’Angleterre et l’Europe, le monde des honnêtes gens, dont il avait été jusque-là le défenseur.
Pour cette Allemande et pour son parti, surtout pour les émigrés qu’il avait recueillis et protégés, ses rapports avec la France, avec Bonaparte, que les émigrés appelaient toujours Vendémiaire, étaient un objet d’horreur. Elle ne put qu’augmenter lorsque Paul, qui avait tant aidé Naples, y envoya un ambassadeur pour s’entendre avec celui du premier consul, et que les deux diplomates réunis dans la même loge devant toute l’assistance, associèrent les drapeaux des deux nations, France et Russie.
En réalité, une armée française entrant au royaume de Naples allait occuper le rivage où l’Italie regarde de si près la Grèce. Bonaparte destinait ce commandement et cette gloire d’envahir l’Orient à Macdonald (depuis duc de Tarente), général sage et peu brillant qui ne lui portait pas ombrage. Mais Paul, dit-on, par un très beau mouvement, avait demandé le plus digne, Masséna, le vainqueur de Souvarow, que tout le monde exaltait alors pour sa défense de Gênes. Ce nom de Masséna, le grand général jacobin, fut répété dans le parti contre-révolutionnaire pour rendre plus odieux les nouveaux projets du czar.
Pour dérouter les curieux, on disait en même temps cette chose absurde (qu’ont répétée tous les historiens), que Paul et Bonaparte préparaient une expédition contre l’Inde Anglaise. Les Anglais y crurent si peu, qu’à ce moment même ils tirèrent des troupes de l’Inde pour les envoyer en Égypte au secours des Turcs.
On disait aussi que cinquante mille Cosaques allaient monter à cheval. Ces belliqueuses tribus, sœurs de la Pologne, et qui suivirent jadis si longtemps le drapeau polonais contre les Turcs, auraient pu s’adjoindre sans doute des escadrons polonais et lithuaniens.
Paul avait fait revenir des Polonais de Sibérie, chose menaçante pour les seigneurs russes qui avaient les terres confisquées. Mais ce qui choqua bien plus, c’est qu’il délivra le héros de la Pologne, le saint, le martyr, l’homme drapeau, Kosciuszko. Quand il entra dans sa prison et qu’il vit cette victime, ce pauvre grand homme taillé en pièces et qui n’était pas remis de ses blessures, il ne put contenir son cœur, versa d’abondantes larmes. Car Kosciuszko, cher également aux Russes, aux Cosaques et aux Polonais, lui représentait sans doute le martyre commun de cette grande race slave, son servage, sa captivité. La Russie elle-même est une prison[19].
[19] Voy. Mém. de Niemcewiz.
Dans cette visite généreuse, imprudente peut-être, qui excita l’inquiétude de tous ceux qui avaient reçu de Catherine des biens confisqués, Paul s’était fait accompagner de son fils, le jeune Alexandre, ami et camarade des Czartoryski. Alexandre, tout entouré de jeunes émigrés, des Richelieu, Langeron, Saint-Priest, etc., devait être peu favorable à la révolution. De plus, Allemand par sa mère et Anglais par ses amitiés, il était l’ennemi naturel (ennemi doux, modeste, mais ennemi pourtant) de tous les projets de Paul ; il était l’espoir de la colonie étrangère, du parti allemand, qui attendait le règne de l’impératrice ou de son fils.
Il pleura, comme son père, à la vue de Kosciuszko, mais sans doute révéla et à sa mère et à tous cette scène touchante, qui alarma bien des gens, comme un augure certain de la résurrection de la Pologne. Elle pouvait être à ce moment un instrument militaire contre la Turquie, contre les Anglais, qui certainement allaient la défendre comme leur alliée actuelle (et leur proie dans l’avenir). Le moment semblait favorable pour Paul. Pitt tombait, et la grande Angleterre manufacturière, le roi et son futur ministre, Addington, soupiraient après la paix.