Cependant le printemps arrivait, les mers du Nord dégelaient. Paul imagina un moyen de détourner l’attention des Anglais en les faisant attaquer en Hanovre par la Prusse. Le Hanovre, patrimoine antique de la maison royale ! Georges III y tenait de cœur, et il aurait dit volontiers : « Prenez plutôt mes trois royaumes, mais laissez-moi le Hanovre ! »

C’était un point si sensible, que Paul engageait par là un combat à mort, où les vues pacifiques du roi et son honnêteté comme homme se trouveraient embarrassées. Une flotte anglaise partit pour la Baltique. Les Anglais de Pétersbourg, dont Paul arrêtait le négoce, furent désespérés, ainsi que les maisons russes qui commerçaient avec eux. Les cuirs, les câbles, les goudrons, les suifs, tous ces produits russes qu’enlevait l’Angleterre pour sa marine, chaque année, restaient là prisonniers à Cronstadt, Revel, Riga, ainsi que les amas de blés venus de Pologne. Les grands propriétaires étaient comme enfermés, asphyxiés, la mer du Nord et le commerce anglais étant leurs débouchés uniques. Le czar en fermant ces ports les ruinait et les étouffait pour ainsi dire, les portait, pour se délivrer, aux résolutions les plus sinistres.

Paul se trouva ainsi condamné par tous, les seigneurs et les marchands. On eut ce spectacle étonnant d’un monarque absolu qui ne peut rien, que tout le monde abandonne. Cela semblait un grand signe ; on s’attendait à quelque chose d’effroyable. Les loyers baissèrent de prix à Pétersbourg. On s’enfuyait, craignant les fureurs de cet homme délaissé (qui rappelait le lépreux de la cité d’Aoste).

Paul ne se fiait qu’à Rostopchine. Mais, dans le mémoire que j’ai sous les yeux, on voit qu’il était convenu qu’il l’enverrait à Paris en faisant semblant de le disgracier. Chose imprudente ! en laissant partir Rostopchine, il se désarmait lui-même de la surveillance qui le rassurait le plus. Il l’avait fait directeur des postes et comptait sur lui, en cas de conspiration, pour le tirer de Pétersbourg et le conduire à Moscou, dans la ville vraiment russe où il serait en sûreté.

Sans doute, au moment du printemps, le grand projet pressait fort. Dans l’absence de Rostopchine, Paul crut pouvoir se confier à un homme qu’il avait comblé de biens et auquel il donna le gouvernement de Pétersbourg même. Il n’était ni Russe, ni Allemand, mais Courlandais (race douteuse qui n’est pas russe, mais qui gouverne beaucoup trop la Russie). Ce Courlandais, Pahlen, avait force biens confisqués, craignait de les rendre si Paul vivait.

Pahlen fit conspirer plus qu’il ne conspira lui-même. Il ne cacha pas à son maître qu’il y avait un complot (en disant qu’il le déjouerait). Paul s’était aliéné ses propres gardes en rétablissant la discipline militaire, sur les abus de laquelle Catherine avait fermé les yeux. On attribua la première idée de la conspiration à un scélérat italien, mais ce fut en réalité un Russe, un officier des gardes de Paul, le prince Zouboff[20] qui y eut la part principale. Il s’en vanta plus tard à la cour de Berlin, où tout le monde eut horreur de sa funèbre légèreté.

[20] Voy. Hardenberg.

On recruta d’autant plus aisément les assassins, qu’ils voyaient eux-mêmes que les meurtriers de Pierre III, loin d’être punis étaient parvenus à une haute fortune. Une Russe, mademoiselle Nélidoff avait sauvé les assassins de Pierre en disant que ces gens-là étaient bien dangereux, qu’il était plus sûr de ne pas les punir. Ce beau raisonnement agit fort sur Catherine ; elle réfléchit qu’après tout, ils lui avaient rendu service. Il devait agir de même sur la veuve et le fils de Paul.

Plusieurs des meurtriers étaient de jeunes fous, qui avaient lu Plutarque et croyaient tuer César. D’autres étaient des politiques, qui agissaient pour le parti anglo-allemand. Cela est si vrai que, dans un très bon livre allemand, Mémoires d’Hardenberg, on appelle vil et misérable celui qui seul se repentit, et qui écrivit à Paul pour le sauver.

Cette mort fut épouvantable bien plus que la mort de Pierre III. D’abord ce fut une hypocrite obsession, où on le pressait d’abdiquer pour l’impératrice et son fils. On le serrait de plus en plus, et déjà on avait tué deux hussards qui avaient voulu défendre la porte. Cela n’était que trop clair ; il vit bien qu’on en voulait à sa vie. Et ce qui brisa son cœur et son courage, c’est qu’un des conjurés fort jeune lui parut être son fils chéri, Constantin. Alors Paul, l’appelant du nom dont tout le monde le désignait à la cour, s’écria douloureusement : « Et vous aussi, monseigneur Constantin ! » Puis il tomba sans connaissance.