Non seulement Paul ne fut pas vengé, mais l’on s’attacha toujours, par une tradition soignée et constante, à représenter cet ami de la France et de la Pologne comme un maniaque, un fou. En cela le parti allemand-anglais, qui seul a écrit cette histoire, s’est asservi à appuyer de son mieux les récits de l’aristocratie russe.
Les paysans de Russie n’écrivent pas et n’ont pu défendre la mémoire de leur pauvre empereur ; — qu’un Français l’essaye ici, avec des documents russes qu’on peut dire irréfutables, ayant été lus et annotés de Paul lui-même.
Malgré les bizarreries de ce caractère et l’assistance trop confiante qu’il donnait à Bonaparte, on ne peut regarder sa mort que comme un malheur pour les Russes, les Slaves en général et pour l’Europe.
Sa haute justification qui dicte l’arrêt de l’histoire, se trouve en deux mots : 1o il aurait été sauvé s’il eût pu aller à Moscou dans la ville vraiment russe ; et on ne put le tuer que dans la ville bâtarde, peuplée de faux Russes qui désiraient retourner sous le joug d’une Allemande ; 2o sa bienveillance pour les Polonais devait faire espérer qu’il réparerait le crime de Catherine, et qu’en relevant la Pologne sous l’abri de la Russie, il reconstituerait la grande unité slave[21].
[21] Cette appréhension le fit haïr des siens, et tous ceux qui, comme Pahlen, tenaient leur fortune des confiscations, durent désirer sa mort.
Le partage de la Pologne, proposé par l’astucieux Frédéric, sembla d’abord un avantage pour la Russie, à qui l’on fit faire forte part, et qui dès lors se vit entourée, souvent secondée de ses deux complices, la Prusse et l’Autriche, en toute querelle européenne. Mais ce qu’on ne prévoyait pas, c’est que la Russie, occupée de ce pillage acharné sur ce grand cadavre, se détournerait des progrès spontanés et personnels qui demandent des efforts et certains ménagements des grands pour le peuple russe, qu’ils tiennent à l’état barbare.
Ce qu’on ne prévoyait pas, c’est que, de cent manières les Allemands envahiraient la Russie ; comme intendants, économes, employés du gouvernement ; qu’ils se feraient les maîtres du pays et qu’enfin cette Allemagne bâtarde, l’un des peuples les plus platement médiocres de la terre, exclurait de tout progrès les Russes bien autrement doués, et qui, si on ne les étouffe, ont l’adresse, et souvent la vive ingéniosité du Midi.
La grosse Allemagne, dès lors interposée comme un mur, entre la Russie et l’Europe, imprima au génie russe sa frigidité, sa roideur, paralysa les délicats organes par lesquels la Russie eût senti l’électricité de l’Occident, la chaleur que projettent au loin les arts de la France, de l’Italie, et le miracle de l’industrie anglaise. C’est comme un soleil de civilisation qui échauffe, éclaire l’Ouest, et dont la Russie a d’elle-même l’instinct de se rapprocher.
L’Allemagne sans doute est très cultivée, mais d’une autre culture. C’est un certain bagage scolastique propre à l’esprit allemand qui l’empêche de se communiquer. Il y a là un obstacle grave. Les cerveaux russes qu’on essaye de cultiver à l’allemande aux universités y prennent je ne sais quelle gaucherie, quelle difficulté d’action, qui va mainte fois jusqu’à la paralysie définitive.
Cette pesante Allemagne appliquée à la mobile Russie n’en vient que trop bien à bout, en l’écrasant, lui ôtant la force de faire un pas. On le vit sous Alexandre. Délivré des caprices, souvent bizarres, de Paul, on eut en revanche sous son fils (Français d’extérieur, mais Allemand par sa mère) un imitateur de l’Allemagne. Ses colonies militaires, copiées de celles d’Autriche, poussèrent son peuple dans un tel désespoir que plusieurs paysans aimèrent mieux mourir par le knout que de se soumettre à ses absurdes règlements.