Pour revenir, la tragique mort de Paul, qui ramenait la Russie au joug de l’étranger, fut un malheur pour l’Europe. Elle éloigna la Russie de tout rapprochement avec la France.

Et la tyrannie de Napoléon, ses fatales victoires d’Austerlitz, de la Moskowa, qui firent de la guerre une affaire nationale et finirent par mener les Russes en France, ne confirmèrent que trop le divorce entre l’Orient et l’Occident de l’Europe, entre deux peuples, analogues de caractère, nés pour être amis.

CHAPITRE VIII
SUITES DE LA MORT DU CZAR PAUL. — TYRANNIE DES ANGLAIS SUR MER, DE BONAPARTE SUR TERRE. — PAIX D’AMIENS. — CONCORDAT (1802)

La grande révolution industrielle qui se faisait en Angleterre voulait de l’argent à tout prix, donc, exigeait la paix, le renvoi du belliqueux Pitt, et la venue du pacifique ministère Addington.

Pitt donna sa démission en février, mais en mars, l’invasion du Hanovre put le faire regretter. De sorte que Georges III, balancé, dans sa cervelle flottante, trouva bon que Pitt en se retirant déclarât qu’il soutiendrait son successeur au parlement, et qu’en réalité il gardât une part dans l’administration. Ce qui au reste se faisait de soi-même, car tous les hauts fonctionnaires et commandants avaient été nommés par Pitt, ne tenaient qu’à lui seul et étaient pleins de son esprit.

Citons par exemple le bouledogue Nelson, qui sauf Pitt, faisait bon marché du reste.

Avant la mort de Paul, au premier bruit de l’invasion du Hanovre, on décida que par un coup violent on effrayerait la ligue des neutres, et que les flottes anglaises agiraient, non sur la Prusse, qui n’a pas de port, non pas sur Pétersbourg, si bien armé, défendu par Cronstadt, mais sur le faible et innocent Danemark, qui n’avait rien fait aux Anglais que de fermer les fleuves à leur commerce.

La flotte anglaise partit, dès le 1er mars, sous l’amiral Parker et sous son lieutenant le bouillant Nelson, qui sans doute n’écouterait rien et se porterait aux dernières violences s’il pouvait entrer dans la Baltique, attaquer Copenhague. Cette belle capitale, était toute exposée en mer, et presque livrée d’avance ; à moins que Paul, averti, ne lançât la flotte russe et ne prît Nelson dans le dos.

La conspiration dont tant de gens parlaient, à Londres, à Pétersbourg, avait pour elle bien des vœux. Or ce qu’on désire tant ne manque pas d’arriver. La Baltique, une mer si étroite, permit à Nelson (quoi qu’on ait dit) de savoir à temps l’heureuse nouvelle, de pouvoir à loisir bombarder Copenhague. Parker voulait qu’on s’arrêtât dans cette barbare opération sur une capitale, qui, faite de près, n’était qu’un massacre à coup sûr. Mais Nelson s’acharna, disant ironiquement qu’étant borgne, il ne voyait pas les signaux de Parker. Il ne perdit que huit cents hommes, de ces hommes que la press ramasse dans la populace de Londres, et il tua six mille Danois, tous bien autrement précieux, étudiants de l’Université, professeurs, médecins et autres hommes des hautes professions, enfin la fleur du Nord. Cependant la ville ne se rendait pas. Il y fallut la menace barbare de Nelson, qui avait pris quelques vaisseaux danois et qui dit qu’il les brûlerait avec les hommes qui étaient dedans. Les malheureux habitants, pour ne pas voir leurs parents, leurs amis, leurs enfants, brûlés vifs, se soumirent, et il ne fut plus question de la ligue des neutres et de la liberté des mers.

La Russie se désistant, la France restait seule contre l’Angleterre. On avisa si l’on pourrait renouveler sur un de nos ports l’affaire de Copenhague. Tout était en défense. Par deux fois, en juillet et août, Nelson se présenta devant le petit port de Boulogne, et la dernière fois avec une grande armée navale, conduite sous lui par cinq amiraux. On lança force bombes sans résultat, et comme nos vaisseaux, avancés à cinq cents toises, étaient sur une ligne enchaînés les uns aux autres, les tentatives d’abordage furent sans résultat, et couvrirent la mer de cadavres anglais.