La vraie défaite pour la France, la vraie victoire pour l’Angleterre avait été la mort de Paul, l’avénement du jeune Alexandre, de douceur singulière, qui ménagea tout le monde, épargna et même employa les assassins de son père, lesquels n’avaient agi, disaient-ils, que pour garantir la vie de sa mère et la sienne peut-être, contre les caprices du czar. Tous les ports se rouvrirent. Les grands seigneurs charmés purent faire avec l’Angleterre leur commerce lucratif, et sans inquiétude garder leurs confiscations de Pologne. Alexandre se crut quitte envers celle-ci en l’amusant de vagues espérances et gardant près de lui les Czartoryski, qui flattaient ce pays du songe d’une future royauté (à l’anglaise).
D’autre part, les vertus domestiques d’Alexandre contribuaient à rendre sa politique très molle. Il avait un respect excessif pour sa mère, qui aurait pu succéder au trône (d’après l’exemple de Catherine), et qui magnanimement l’avait laissé à son fils. Naturellement Alexandre souhaitait que, dans les nouveaux arrangements de l’Allemagne, la famille de sa mère trouvât son compte, aussi bien que la famille de sa femme, autre Allemande. Pour lui, il conservait ce religieux souvenir que la maison d’Oldenbourg était la souche antique de sa propre maison, et il était disposé à la favoriser en tout.
Il pouvait trouver l’occasion de satisfaire son cœur dans l’arbitrage que la paix de Lunéville[22] reconnaissait à la Russie pour les affaires de l’Allemagne. Mais Bonaparte, profitant de la terreur de son nom et de la mollesse d’Alexandre, se fit réellement arbitre de cet ordre nouveau, qui, aux dépens des princes ecclésiastiques, allait enrichir les princes séculiers. Les hommes de Bonaparte, Talleyrand et Dalberg, furent à Paris les dispensateurs de ces riches dépouilles, et n’oublièrent pas les familles qui intéressaient si fort l’empereur Alexandre ; ses parents allemands furent mieux traités qu’il ne l’eût fait lui-même. Cela rendait la cour de Russie très faible pour Bonaparte, qui fit ce qu’il voulait en Allemagne et en Italie.
[22] La paix de Lunéville fut conclue en février 1801, après la bataille d’Hohenlinden contre l’Autriche, bataille gagnée par Moreau et Ney qui poussèrent l’ennemi jusqu’aux portes de Vienne. Bonaparte avait conquis le droit d’imposer les conditions de la paix.
D’autre part, l’Angleterre, reprenant la souveraineté des mers par l’abandon du droit des neutres, devint tout à coup si pacifique, qu’elle vit, sans trop s’en irriter, les préparatifs que l’on faisait dans nos ports en face d’elle pour aller reconquérir Saint-Domingue (1802).
Bonaparte avait pris une détermination sévère, celle d’éloigner sa sœur préférée Pauline, en la faisant reine du monde noir ; il l’avait mariée à un homme médiocre qu’il aimait peu, le général Leclerc, chargé de l’expédition. L’armée de trente mille hommes qu’il mettait sur la flotte émut peu l’Angleterre.
Écrasée par sa dette de 12 milliards, elle désirait une trêve qui lui permît pour quelque temps d’abolir ou suspendre les impôts de guerre les plus durs.
La paix fut bâclée à Amiens par l’ami du roi, lord Cornwallis, le pacificateur de l’Inde.
Pour arriver bien vite à ce but désiré, on parla peu de la plupart des points en litige. La France, qui en ce moment évacuait l’Égypte[23], garda toutes ses autres conquêtes. Pour Malte, qui lui tenait infiniment au cœur, comme point central de la Méditerranée, elle offrait tout plutôt que de la livrer aux Anglais. Malte fut la pierre d’achoppement où les négociations vinrent échouer, où il resta impossible de s’entendre. (Cette paix ne fut, en réalité, qu’une trêve.)