[23] Nous avions été contraints après la mort de Kléber de céder aux Anglais le Caire et Alexandrie.
Ce repos d’un moment donnait à Bonaparte le temps et le courage de faire ce qu’il appelait sa grande politique intérieure, c’est-à-dire d’énormes sottises, où il se déclarait hardiment rétrograde, contre-révolutionnaire. Il arrêta la vente des biens nationaux, ce qui fit des émigrés autant de courtisans, flatteurs et suppliants pour recouvrer leurs biens.
Bonaparte songeait en même temps à faire ce qu’il considérait comme sa grande conquête intérieure, s’assurer du clergé, faire des prêtres, des fonctionnaires, des employés qui, payés par lui, pourraient être ses instruments. Il se représentait tout le parti qu’il pourrait tirer de ce corps qui, à Rome et ailleurs, met la confession au service de la police.
Son agent en ceci fut le fameux Bernier, le curé vendéen, collègue de Stoflet ; Bernier, à qui les Vendéens eux-mêmes reprochaient la férocité. Bonaparte le fit curé de Saint-Eustache. J’avais cinq ou six ans quand mon père me conta une scène qui venait d’avoir lieu, scène saisissante d’horreur, qui me fit frissonner et qui s’est empreinte dans mon souvenir. Bernier, dans ses habits pontificaux, étant à l’autel même, un de ces mutilés y monta avec lui, lui rappela sa barbarie, le lieu, le temps où il l’avait mutilé, et d’une voix tonnante le somma de descendre.
D’autre part, Bonaparte avait gagné le fameux cardinal Maury, l’ambassadeur de Louis XVIII à Rome. Cet intrigant, dépensier et fort libertin, voulant revenir à Paris et en être archevêque, avait joué les deux partis à la mort de Pie VI ; il avait employé son crédit de royaliste et d’agent de Louis XVIII à faire le pape que voulait Bonaparte. Pie VII, homme fin et doux, qui, d’après sa célèbre homélie, semblait la tolérance même, attrapa tout le monde, et une fois pape, montra qu’un vieux prêtre reste toujours prêtre.
Il envoya timidement à Paris un homme de grande expérience, Consalvi, premier ministre de son prédécesseur[24]. Ce ministre, prudent et tout tremblant devant l’opinion, si contraire, de Paris, n’osa d’abord se montrer, se cacha, employa l’audacieux Bernier.
[24] Voy. Mémoires de Consalvi.
Mais sur un point, on ne pouvait s’entendre. Pie VII, très obstiné, voulait que la religion catholique fût déclarée la religion dominante. Bonaparte n’osa, et, au mot dominante substitua : de la majorité des Français.
Sur tout le reste on se mit d’accord. Et le prêtre dupa le consul parfaitement, lui laissant la nomination des évêques, mais réservant au pape l’investiture canonique, le caractère sacré, sans lequel la nomination n’était rien aux yeux des fidèles.