Le jour même où furent échangés les préliminaires de la paix d’Amiens, il y eut le premier Te Deum officiel à Notre-Dame. Le parti rétrograde annonça par Fontanes, au Moniteur, un livre dont le succès intéressait tout le parti et qu’on fit monter jusqu’au ciel : Beautés de la religion, qu’on appela aussi le Génie du christianisme.

Tout cela très contraire à l’opinion. Le Corps législatif, tel quel, montra pourtant quelque courage, en nommant président l’auteur le moins dévot, celui de l’Origine des cultes, le célèbre Dupuis.

Le consul alla en grande pompe à Notre-Dame, et il put voir que tout le monde mangeait pendant le service. Pour lui, il était sombre. Il affectait certain changement, se faisait lire Bossuet. Joséphine et son parti l’avaient emporté sur les sœurs, et Bonaparte venait de confier à l’Océan la future reine de Saint-Domingue, la bien-aimée Pauline, pour y rétablir l’esclavage des noirs pendant que son frère fondait celui des blancs.

Lannes et autres braves montrèrent un grand caractère. Ils ne voulurent pas entrer dans l’église autrement que par ordre et consigne.

Le soir, aux Tuileries, Bonaparte passant la revue des généraux, vit Delmas fort sombre, et lui demanda ce qu’il avait pensé du Te Deum. Ce vaillant homme, qui plus d’une fois alla, de sa main, prendre des drapeaux autrichiens au fond des carrés ennemis, ne recula pas devant cette insistance impérieuse et dit cette forte parole : « Oui, certes c’était une belle capucinade ; il n’y manquait qu’un million d’hommes qui se sont fait tuer pour que ça ne revînt jamais[26]. »

[26] Delmas donna sa démission et ne reprit du service qu’en 1813. Il se fit tuer en défendant la France.

CHAPITRE IX
LE TRIOMPHE DE L’ENNUI. — RETOUR IMPUISSANT DU PASSÉ. — CHATEAUBRIAND (1801-1806)

De Marengo à Austerlitz la France s’ennuya prodigieusement, qu’on le sache bien[27]. Aujourd’hui on se figure, d’après les historiens de Bonaparte, que ses prétendues créations, sa friperie de vieux costumes, exhumés de l’empire romain, produisaient beaucoup d’effet. Erreur ! à tous ces changements d’habits, de titres (consulat de dix ans, à vie, empire), on disait toujours : « Connu ! connu ! » On savait où il marchait depuis brumaire. On lisait peu ses lois et ses constitutions.

[27] Madame de Rémusat qui a vécu cette époque comme M. Michelet, dit souvent dans ses Mémoires que rien n’était monotone comme la vie d’alors. Même les intéressés de la cour bâillaient d’ennui. A. M.

La grande force, inéluctable, d’unanimité qu’on lui supposait (à tort) dans l’armée, donnait à ce gouvernement l’aspect imposant du destin. Il avançait comme infaillible, sans qu’on lui contestât rien, pas plus qu’à une masse de fer ou de plomb qui suit sa loi de gravité. Plusieurs jugeaient, comme Sieyès[28], que son progrès le mènerait à l’abîme. Ce fut aussi l’opinion des Rothschild, qui, vingt-cinq ans durant, jouèrent sur une carte : Waterloo.