Ainsi le fleuve vivant qu’avait montré Lamarck, opérant sur lui-même et transmutant ses eaux, s’arrêta quelque temps, pendant le règne du grand descripteur et dessinateur, qui semble avoir dit à la nature : « Arrête, je te prie. Point de changement pendant que je dessine, que je fais ton portrait. »


Un seul homme peut-être aurait passé outre, s’il eût vécu et fouillé au fond de la vie. Au moment où Cuvier commençait son règne, nous perdîmes le jeune Bichat, le grand anatomiste, qui eût mieux compris que personne la fluidité des formes vivantes. Déjà il avait vu une chose féconde : que la vie, saine ou malade, n’est pas prisonnière dans les limites étroites des organes, mais qu’elle s’étend aux membranes qui embrassent plusieurs organes. Bichat meurt à trente ans, ayant par le travail comme épuisé une longue vie. Il resta très fécond, et dans les grands massacres de l’empire, la race héroïque, ingénieuse de nos chirurgiens, médecins, les Broussais, les Savart, dans leurs diverses théories, furent souvent inspirés de son puissant esprit.


A l’intérieur pourtant une singulière sécheresse avait gagné. Non seulement la vie fut suspendue, mais niée, tournée en dérision. Cuvier, homme d’esprit, homme du monde, arrêta Geoffroy Saint-Hilaire pour vingt années. Il fit la police de la science, et défendit aux théories hardies de se produire, écrasant les faits même de son autorité. Non seulement la parenté des espèces humaines et animales, enseignée par Geoffroy, trouva en lui un adversaire, mais tous les mouvements de l’écorce du globe furent condamnés (et les soulèvements de Léopold de Buch, et les enfoncements de Constant Prévost).

Le monde fut déclaré très jeune pour faire plaisir au parti biblique. Et les fossiles humains furent défendus, chassés par l’Institut, exclus de nos collections.


Tel fut dans les sciences l’heureux effet de l’autorité d’un monarque. Dans l’histoire humaine, la critique expira. Contre l’esprit de notre expédition d’Égypte, on décréta que l’Égypte était jeune. Cuvier lui défendit de s’écarter de la chronologie biblique.

Appuyé du clergé (à Oxford, à Berlin aussi bien qu’à Paris), il prolongea sa tyrannie longtemps, même après celle de Napoléon et jusqu’en 1832.

Pendant ce règne, le parti piétiste et monarchique triompha partout à son aise. Concurremment avec ceux qui donnaient à Louis XIV la gloire et la fécondité du XVIIe siècle, les Roscoë, dans leurs faibles livres, traduits partout, nous apprirent que la fade époque des Médicis était celle de la grandeur italienne plus que celle de Dante.