Une chose ne peut tromper, c’est l’art. Pendant que la science s’émonde et se châtre, pendant que la littérature dévie et grimace, l’art, dans une époque laide moralement, l’art se trouve décidément laid.

Sauf Prudhon, né dans une meilleure époque, et Gros, grand coloriste un peu grossier, qui vers la fin, n’est qu’un décorateur, — l’art napoléonien fait frémir, à force de sécheresse et de laideur. Le chef d’école, David, grand, savant professeur, fut-il vraiment un peintre ? Sans les très beaux portraits qui lui sont échappés, on pourrait en douter. Ses disciples furent des martyrs, faisant de vains efforts, sentant toujours que toutes leurs tortures n’atteignaient pas le but. Le sec Guérin, le faible et fade Gérard, furent des êtres profondément tristes. Girodet, toujours dans l’effort, et le sentiment de son impuissance (héros malheureux, en-dessous), eut l’aspect furieux du petit démoniaque de la Transfiguration, ce misérable enfant qui serre les poings en regardant le ciel.

Girodet, dans son martyre d’art, rappelle en quelque chose le violent et variable Chénier, vrai patriote qui, sous Robespierre même, osa écrire Timoléon et célébrer le meurtre d’un tyran. Il fut dupe lui-même du tyran en brumaire, puis fit ses plus beaux vers contre la tyrannie. Sa Promenade à Saint-Cloud, la pièce Contre la calomnie, resteront ainsi que ses jugements sur la littérature du siècle et sur Chateaubriand. Il a une sèche, mais vive, chaleureuse éloquence, qui semble l’accent de la raison elle-même contre le faux et fade byzantinisme de l’époque.

A côté de Chénier et au-dessus par l’invention et la facilité, se place un homme dont je compte parler plus tard, le poète Lemercier, digne de durer non seulement par son audace littéraire, et les essais qui furent l’aube du romantisme, mais aussi pour avoir honoré les lettres par sa ferme attitude devant Bonaparte.

Lemercier, dont l’angélique figure avait charmé jadis et madame de Lamballe et Joséphine, n’en fut pas moins un homme très ferme. Bonaparte qui l’avait connu jeune, n’en tira pas la moindre complaisance, et le persécuta, tantôt en faisant refuser ses pièces, tantôt les faisant échouer. Cela n’était que trop facile alors. Lemercier ignorait tous les arts du succès, ces industries des poètes riches d’aujourd’hui. Il vivait avec seize sous par jour. De là aussi sa grande indépendance, sa fierté, ses prédictions, disons mieux, ses prophéties contre Napoléon. Elles se sont accomplies à la lettre. Il lui dit en 1804 : « Vous voilà empereur, et vous avez fait le lit des Bourbons. Vous n’y coucherez pas dix ans (jusqu’en 1814). » En 1811, l’empereur partant pour Moscou, le voyant dans une réunion de l’Institut, dit lâchement à cet homme dont il étouffait la voix : « Eh bien, vous ne donnez plus rien au théâtre ? » Lemercier répondit : « J’attends ! »


L’année 1802 est le moment du triomphe d’un homme qui prépara mieux ses succès, en se mettant à la suite d’un parti, tout en simulant l’indépendance. Chateaubriand, nageur habile, sut toujours suivre le flot qui montait, et se fit porter par la marée, la vague ascendante (tantôt par l’Église, tantôt par le royalisme et la restauration).

Il n’est pas superflu d’examiner comment ce jeune émigré qui rentra vers brumaire et fut bien accueilli dans le salon de Joséphine, arrangea ses succès et fort habilement s’en prépara la voie.

Il avait commencé dans l’émigration, non comme de Maistre, tragiquement et à grands coups de foudre, mais d’une manière modérée, éclectique (Essai sur les révolutions), ce qui n’avait frappé personne. A Paris, il comprit qu’il fallait avant tout des effets de surprise ; et pendant qu’il barbotait assez tristement dans les journaux (Débats, Quotidienne), pour mieux avertir le public, il risqua un coup d’éclat imprévu, il fit Atala (1801).