Petit roman où l’auteur, qui d’abord avait pensé au livre charmant de Paul et Virginie, pour mieux attirer l’attention, se créa une langue à part (ni française et ni bas-bretonne)[31].

[31] Tous ceux qui ont lu cette première édition, tant corrigée depuis, ont reculé. A-t-il vu l’Amérique du Nord ? On pourrait en douter. Il ne peint que le paysage des tropiques. Le pays dont il parle, avec ses prairies tremblantes, ses cyprès chauves et sa mousse (la barbe espagnole) est absolument différent. Ces vaines descriptions n’ont de but que l’effort d’imiter gauchement Bernardin de Saint-Pierre, et de nous inonder d’un grossier déluge néologique. La pauvre langue française a subi deux fois en ce siècle ces mélanges barbares, qu’on pourrait comparer à l’opération dangereuse de la transfusion du sang pratiquée par des chirurgiens maladroits.

Je me suis toujours tenu très loin de cette école, sachant que les nouveautés nécessaires à la langue si riche de Rabelais, Molière, Voltaire et Diderot, ne peuvent être introduites qu’avec précaution et en fort petit nombre, à mesure que des idées nouvelles commandent de nouvelles locutions. Dans mon éducation classique, j’avais eu le bonheur d’être averti là-dessus par mon professeur M. Villemain, à qui on a rendu une justice bien avare et vraiment parcimonieuse. Il avait été d’abord secrétaire de M. de Narbonne, l’homme le plus spirituel d’alors, bien plus que Talleyrand, dont on a tant parlé. M. de Narbonne, qu’on croyait fils de Louis XV et de madame Adélaïde, fut longtemps l’ami préféré de madame de Staël, et Bonaparte l’envoya en Russie avant la fatale expédition pour essayer sur Alexandre les séductions de l’esprit français. Cet esprit, celui du dix-huitième siècle, brillait, avec de Narbonne, dans le salon de la mère de M. Villemain, qui était fort bonne pour moi. Celui-ci avait dû (à son protecteur peut-être) une brillante occasion qui fut un malheur pour sa vie, M. de Humboldt ayant mené Alexandre et les souverains du Nord à l’Institut, ce corps, non averti de cet honneur et fort embarrassé, eut l’idée gracieuse de les faire haranguer par un enfant (M. Villemain) qui déjà venait d’y remporter un prix. Il s’en tira si bien (avec une adresse fort digne) qu’on ne le lui a jamais pardonné. Destitué par M. de Villèle et par les ultra-royalistes, il fut longtemps sans fonction publique autre que l’enseignement de la Sorbonne. Il y donna pendant trente ans le spectacle si rare d’une improvisation réelle (les autres étaient si préparées !). Lui, on lui voyait faire, lancer de véritables étincelles qui surprenaient tous et lui-même. Mais en même temps, ce grand improvisateur était le plus patient écrivain. On l’a vu par son Grégoire VII, œuvre laborieuse, d’un travail fin, et fort libéral (pour ce temps). Une main pieuse vient enfin de publier cet important ouvrage. Plus d’une fois il me fit l’honneur de m’en lire des morceaux, des additions, qui venaient tout à coup, de sorte que j’admirais en lui deux choses qui semblent contraires : la soudaineté et la patience.

Les dévots d’une part, et les critiques de l’autre contribuèrent à faire connaître cette merveille… d’éloquence ou de ridicule. Atala est une conversion ; la jeune amante sauvage meurt chrétienne. Ce qui devait réussir auprès d’un certain public, au moment où Bonaparte croyait utile de rendre au culte tout son éclat. — Pendant que l’on corrigeait Atala par une foule d’éditions, mon père m’a raconté que les libraires catholiques avisés, comprenant tout le parti qu’on pourrait tirer du goût de l’époque, démontrèrent au jeune auteur qu’il gagnerait peu avec de si minces brochures.

Ils lui mirent sous les yeux les livres épais, feuillus de madame de Genlis, faits pour l’éducation et qui se vendaient comme du pain (Beautés de l’histoire et autres compilations). De là nous vint (en quatre volumes) le livre des Beautés de la religion, titre profane qu’un vrai croyant n’eût jamais employé. On y ajouta ce qui ne vaut guère mieux : Génie du christianisme.

Ce livre qui parut l’année du concordat (1801), se vendit si bien qu’on trouva profit à le gonfler de proche en proche. Aux sacrements, au cérémonial, aux fêtes, aux cloches, on ajouta l’Église, moines, missionnaires, ordres mendiants, jésuites, etc.

Cette encyclopédie d’une chose morte, parée de souvenirs, mais désormais stérile, ne fut pas sans attraits pour tant d’hommes en qui elle se liait aux impressions de l’enfance. Mais elle n’eut pas grande action. Pour en avoir elle dut attendre que la royauté revenue lui donnât l’influence de l’État, du budget, et de la charité publique, surtout la traîtreuse machine amphibie de Saint-Vincent de Paul. Elle eut un succès littéraire, et ce fut tout. Ceux qui ont vu avec moi comment le pape fut accueilli au Carrousel par les rires bruyants de l’armée ont senti dès ce temps que la France est voltairienne et que le XVIIIe siècle, quoi qu’on fasse, survivra à tout.

Les églises, rouvertes avant Bonaparte, furent de nouveau sous lui visitées, honorées, mais on y alla en bâillant.

Les fidèles obstinés, et la société de l’ancien régime qui auraient demandé à cette fausse renaissance de les consoler de l’État, de la tyrannie militaire, n’y trouvaient pas consolation, mais plutôt fadeur et dégoût. Un phénomène tout nouveau commença, la neutralité du public entre le prêtre et le soldat, son impartiale antipathie pour les deux grandes mécaniques. Mais où aller ? et où puiser la vie ?

En soi ? dans l’égoïsme ? la morale de l’individu ? Mais on ne retrouva pas le chez soi et l’on retomba sur le vide.