Une seule originalité était réservée aux temps de Bonaparte, un genre nouveau : la littérature de l’Ennui.

Cela étonna Napoléon. Il lisait parfois les livres nouveaux, et ne trouvait rien. Il consultait Fiévée, qu’il avait dans ses entresols. Il ordonna une fois à un ministre de faire faire une Histoire de France. Il n’obtint rien. Le vide, le néant, ce nouveau roi du monde, le néant seul lui répondit.

Les salons bruyants et causeurs du Directoire, maintenant surveillés, devant les écouteurs qu’y envoyait Fouché, sans oser se fermer, s’étaient peu à peu dépeuplés et devenaient déserts. De là partit le signal du bâillement universel. A la fermeture du Tribunat, son très brillant parleur, le jeune Benjamin Constant, écrivit son roman d’Adolphe (1802), où l’on voit que l’amour, seule ressource du temps, ne préserve pas de l’ennui. Madame de Staël, de son côté, fit le roman si diffus de Delphine (1802), puis dans Corinne le fade personnage d’Oswald, l’indécision qui tourne au spleen.

Enfin, un très grand écrivain, Senancour[32], n’essaye pas de s’ennuyer à deux. Dans son Obermann, il demande la vie à la solitude, à la nature (non une nature fardée, de fantaisie, comme la fausse nature d’Atala), mais à la nature vraie, grandiose, sublime des Alpes[33].

[32] Les esprits éminents d’alors, plus délicats que ceux d’aujourd’hui, qui si souvent s’étalent, mettaient un soin souvent étrange à se cacher. Senancour, très longtemps, a été un mystère. On ne connaissait trop sa vie, sa personnalité. Enfin, sa famille s’est décidée (cette année même) à livrer ses papiers à notre fin critique, Jules Levallois, le plus digne certainement d’en écarter les ombres.

[33] Ces tableaux admirables, et pourtant impuissants pour rendre certaines choses me faisaient faire une réflexion. Le paysage, la grande gloire de l’art au XIXe siècle, a fini par donner ce que le style rend à peine, et ce que les grands paysagistes du XVIIe eux-mêmes n’ont pas atteint. Ce que ceux de Hollande ont bien rarement rendu (sauf quelques tableaux de Paul Potter), les nôtres l’ont fait : ils peignent l’air ; et l’on sait, en voyant chez eux l’atmosphère, non seulement qu’on est dans telle saison, et dans tel mois, mais que l’air est à tel degré. J’ai sous les yeux un paysage de Paul Huet, le rénovateur de ce grand art, paysage recueilli, humide, derrière une colline qui cache le soleil qu’on ne voit pas et qui se couche, et ce tableau charmant, si doux, dit : Quatorze degrés, en septembre. — Et à côté je vois un paysage de Lortet. L’éminent peintre de Lyon, le Wetterhorn. Scène immense, les hauts sommets du mont, encore dans le soleil, mais par un vent très frais, marquent deux degrés tout au plus, tandis que leurs basses assises, dans les sapins, quoique fort garanties, sous la brume des froids torrents, semblent encore plus près de la glace. Du plus bas au plus haut, sur l’échelle de six mille pieds, ce tableau admirable me donne tous les froids de l’air suisse, si fort, si vert, à différents degrés.

Là même, en son asile du Valais, l’ennui lui est fidèle et il le retrouve partout. Il a pris possession de tout son être.

L’ennui est tellement le maître de l’époque, que Chateaubriand, qui tout à l’heure se chargeait de nous consoler par l’attrait des vieux souvenirs, avoue lui-même que sa religion, évoquée dans le Génie du christianisme, ne l’a point calmé ni consolé. De là René, cet aveu de mélancolie désespérée. — Singulier épisode qu’on est étonné de trouver au milieu de cette encyclopédie chrétienne[34].

[34] Je parlerai plus tard des Martyrs, et là je ferai remarquer une grande injustice de ce temps-ci, l’accord singulier que la presse a montré pour étouffer un très beau livre, plein de vues neuves et originales : Histoire des idées littéraires, par Alfred Michiels. Voy. ce qu’il dit du merveilleux chrétien (1873).

Enfin, après tant de parlage, tant de soupirs, et de faux appels à la mort, la mort vient, et dit : Me voici !