Grainville écrit, se tue. Voilà qui est net, franc, — qui doit faire taire tous les parleurs.
Le Dernier homme, fort supérieur pour la conception à toute œuvre moderne, mais pâle d’exécution, en cela même encore, porte un grand trait de vérité, étant visiblement conçu du désespoir (1798-1804).
CHAPITRE X
GRAINVILLE. — LE DERNIER HOMME
On n’a de ce livre qu’une ébauche en prose ; l’auteur mourut lorsqu’il avait à peine commencé à le versifier. Cette esquisse fut publiée d’abord par le libraire Déterville, à qui Bernardin de Saint-Pierre l’avait recommandée. Elle a été plus tard réimprimée par Nodier.
Cependant, comme ces deux éditions sont fort rares, j’en fis moi-même un extrait en 1850, que j’insérai dans mes Légendes de la démocratie.
L’originalité de l’ouvrage n’est pas seulement sa sombre grandeur. C’est sa conception, l’idée qui en fait le nœud même, idée de sublime théologie que les plus grands génies n’avaient pas éclaircie.
Homère a dit que le monde, les dieux, les hommes, étaient suspendus à une chaîne que porte la main de Dieu (Jupiter). Mais quelle est cette chaîne ? Personne ne l’avait expliqué.
Dante ne le put, avec sa théologie subtile et ses belles colères. Shakespeare non plus, avec sa fantaisie flottante entre les brumes d’Hamlet et l’iris nuancé de ses féeries.
Grainville a percé davantage. Et, dans un cœur profond, et creusé par le désespoir, il a le premier vu la chaîne par laquelle le monde est soutenu à la main de Dieu.