Dans l’hiver de 1804, le dur hiver du sacre, on pouvait voir à Amiens une maison misérable dont personne n’approchait. Elle était interdite en quelque sorte, frappée de réprobation et sous l’excommunication publique. — On la montrait de loin. — L’herbe poussait librement dans l’humide ruelle où elle se trouvait, et devant la porte presque toujours close. Sans le clapotement des eaux sales du canal qui passe derrière et qui apporte les légumes des jardiniers des environs, nul bruit n’eût averti que cette solitude maudite se trouvait au milieu d’une grande et populeuse ville.
Les hôtes de cette maison de malheur étaient un homme, une femme, du même âge, d’à peu près soixante ans. L’un ou l’autre sortait le matin, et l’on pouvait les voir : ils allaient chercher près de là du pain ; un peu de tourbe, triste chauffage du pauvre ; puis rentraient vite, comme des ombres qui craignent le jour et le soleil.
Rien pourtant, à les voir, n’expliquait l’anathème sous lequel ils passaient leur vie. La figure douce de la femme inspirait plutôt l’intérêt ; celle de l’homme, singulièrement noble, dans son extrême misère, étonnait par un caractère habituel de distraction et de rêverie.
Quelle malédiction pesait donc sur cet homme ? Pourquoi le fuyait-on ? Avait-il les mains souillées de crimes ? Était-il marqué du signe du meurtre ? Ou bien encore était-ce un de ces violents patriotes qui firent à la liberté de sanglantes hécatombes, et que la réaction poursuivit si cruellement à son tour ? Non, c’était au contraire une victime de la Terreur.
Prêtre avant la révolution, Grainville (c’était son nom) avait cherché sa sûreté dans le mariage. Il épousa une parente pauvre, mais d’un esprit cultivé, d’un caractère résigné et doux ; union austère, formée sous les auspices de la nécessité, et qui n’eut pas de fruit.
Grainville avait eu quinze cents livres de rente et les avait perdues. Il ouvrit une petite pension qui, dans la destruction de tous les anciens établissements, réussit d’abord à le faire vivre. Bientôt, revinrent tous les ennemis de la révolution, amnistiés par elle, implacables pour elle. Les prêtres reprirent leur ascendant. Un nouveau terrorisme en sens inverse, s’exerça sur tous ceux qu’on croyait révolutionnaires. — On ne guillotinait pas, on affamait. Les femmes furent en ceci les violents auxiliaires des prêtres, les instruments impitoyables de la persécution. La grande dame dit qu’elle n’enverrait plus aux boutiques des gens sans religion. La bourgeoisie suivit ; elle n’eût pas fait mettre une planche, une vitre, un clou, par des ouvriers mal pensants. Qu’on juge de la guerre qu’on fit au prêtre marié ! Son école devint un désert ; les élèves partirent un à un, le maître resta seul.
Seul, littéralement seul, et sans voir un visage humain. Amis et connaissances, mal notés à cause de lui et participant au même interdit, s’éloignèrent peu à peu ; à regret, mais ils ne pouvaient se faire absoudre et rentrer dans le monde qu’en fuyant l’homme condamné. Sa solitude fut profonde, celle du captif au cachot. Supplice étrange d’un homme libre en apparence, et en réalité tenu au secret, à qui la société dit : « Tu peux aller, venir, d’accord ; toujours tu seras seul, tu ne trouveras personne qui échange un mot avec toi… Tu ne parleras plus et tu n’entendras plus. » Grainville, dans ses douloureux écrits, a célébré comme la première des félicités le bonheur de voir des hommes et l’entendre la parole humaine.
Celui qui avait au cœur un si tendre sentiment de l’humanité, on l’a fait mourir solitaire et comme une bête sauvage !
Quand on sait ce qu’étaient alors les villes de province (et la plupart n’ont pas beaucoup changé), on comprend sans peine les effets d’une telle conspiration. Pour Amiens, quelques changements extérieurs qu’ait pu y faire le mouvement industriel, il est resté le même. C’est toujours l’antique Amiens, pesamment assis sur la Somme, avec sa forte cathédrale qui plane et domine tout. Maisons, jardinages et tourbières, tout le reste est au-dessous, dans les eaux et le brouillard. Peu, très peu de mouvement. Ce qu’il y a de librairie est ecclésiastique. Dans une courte promenade, j’y trouvai trois imprimeurs, le premier celui de l’évêque, le second celui de la Gazette du clergé, la boutique du troisième n’étalait que des Sacrés-Cœurs.
Il n’y a guère de populations plus misérables au monde que celles du bas Amiens. Les femmes qui cousent les sacs travaillent seize heures pour dix sols et encore elles fournissent le fil et la lumière. Tout cela est entassé dans des ruelles misérables, d’étroites habitations, dont chacune est divisée entre plusieurs ménages. Des canaux dormant le long des ruelles s’élève une brume éternelle, qui, dans la mauvaise saison, doit moisir, transir ces tristes demeures, monotones autant que malsaines. Ces brumes semblent l’ennui même palpable et visible. Je me disais en passant : « Si le dégoût de la vie doit venir aisément à l’homme, c’est ici… » Qui soutient ces populations ? L’eau-de-vie, tout en les abrutissant. Elle leur donne des moments d’oubli, et cette mort passagère leur fait attendre en patience le bienfait désiré d’une mort définitive.