Grainville résista longtemps à cette attraction de la mort. Il lutta par le travail, s’obstina à l’espérance, se dit, se redit qu’une âme où couvait une grande pensée ne pouvait mourir. Il lutta par la tendresse et le cœur, se reprochant de laisser sans ressource cette femme, cette sœur, cette personne innocente et résignée, qui ne se plaignit jamais, n’accusa jamais, ne versa jamais que des larmes muettes. La situation d’un homme forcé de vivre uniquement parce qu’il aime, rivé par le cœur à la vie devenue intolérable, est précisément ce qui influa sur le génie de Grainville ; s’il n’en tira pas la force de résister au suicide, il lui dut l’inspiration du poème qui l’immortalisa.
Le sujet de son poème, c’est le Dernier homme, ou si l’on veut, la mort du monde ; c’est le récit de la lutte suprême du génie de la Terre, parvenu à la fin des temps, épuisé, condamné, qui, contre sa sentence, s’obstine à vivre, et s’efforce pour vivre, de continuer l’amour entre les hommes, de faire qu’on aime encore ; car, dit le sublime poète, tant qu’il reste un couple ici-bas pour aimer, la terre ne peut finir.
Grainville avait couvé toute sa vie ce poème de la mort.
Né au Havre, comme Bernardin de Saint-Pierre, (qui avait épousé sa sœur), il eut de bonne heure l’Océan sous les yeux ; son action destructrice sur les côtes, la démolition, la décomposition successive qu’il fait de nos falaises. Tristes ruines où l’on croit voir les os de la terre arrachés et tirés au jour par l’éternelle morsure de l’élément sauvage. Il n’avait pas seize ans que déjà, frappé de cette fin future, infaillible, du monde, il dit à la terre : « Tu mourras. »
Né noble, Grainville appartenait à l’ancienne société, qui allait périr ; il était de la classe qui en représentait la triste caducité. La noblesse de France (c’est M. de Maistre qui en fait la remarque) était une classe physiquement dégénérée, dégradée, amoindrie.
Noble, mais pauvre, Grainville fut fait d’Église, affublé d’une robe, condamné à l’hypocrisie. Jeune homme ardent, passionné, il avait trop visiblement une tout autre vocation. Pour briser la nature, la faire taire et la démentir, il eût fallu la foi, une foi fixe et forte. Grainville ne trouva dans l’Église qu’une école d’incrédulité. Son camarade au séminaire de Saint-Sulpice était le moins croyant des hommes, un calculateur politique, le muet, le sournois Sieyès. Ce personnage étrange, qui devait formuler la révolution comme victoire du nombre, vit dans les hommes des chiffres ou des atomes, voulant toujours de ces atomes édifier géométriquement les froids sépulcres qu’il appelait des constitutions. Vrai politique de la mort.
Voilà Grainville prêtre, prédicateur, déclamant à grand bruit ce qu’il tâche de croire, parlant haut, criant fort, pour se persuader lui-même. Le voilà, comme les autres, aboyant contre les philosophes, et niant la raison. Il répond en ce sens à une question posée par une académie ; il imite tristement Rousseau.
Un matin, cette vie fausse et ce rôle convenu lui deviennent insupportables. Sa franchise naturelle l’emporte. Il se lasse d’être une robe, au lieu d’être un homme. Il déchire cette robe, laisse la chaire, ses petits succès, les coteries de corps et de pays, abandonne Amiens, court à Paris et fait un drame. C’était à la veille de 89.
Étrange destinée de cet homme ! A peine il frappe aux portes de cette société, à peine il y entre, elle s’écroule ; ce n’est plus que poussière.
Et le jeune géant qui sort de ses ruines, la Révolution, dans son inexpérience enfantine, croit qu’en brisant le trône on pourra conserver l’autel. Elle rétablit les élections des premiers siècles de l’Église, elle abaisse le prélat et relève le prêtre ; les meilleurs prêtres, elle les appelle, leur fait prêcher l’égalité en Dieu. Grainville retourne à l’Église purifiée, il entre dans la chaire, il y parle… La chaire fuit sous lui ; l’Église lui tombe sur la tête… La Révolution elle-même la brise, la démolit, elle la met en poudre. Il lui faudra tout autre chose, quelque chose de fort, de profond, une réforme intime, non dans la discipline, mais dans l’esprit et dans la foi.