Tout cela pour l’avenir. Et 93 éclate, sur la tête de Grainville. La Terreur le retrouve prêtre et elle met sur lui sa main pesante.
Il y avait à Amiens un proconsul violent, mais habile ; cruel d’aspect, terrible, implacable en paroles ; il usait de cette terreur pour se dispenser de verser le sang. Il fait venir Grainville : « J’ai promis, lui dit-il, la tête de soixante-quatre prêtres ; tu en es, et tout des premiers. Tu as des talents que j’honore ; mais si j’épargne ta tête, je payerai de la mienne. Sauve-nous, marie-toi : sois patriote et citoyen. »
Ce mariage, acte innocent en soi, légitime, honorable, l’était-il, lorsqu’on l’imposait au nom de la nécessité ? Le vœu du célibat, ce vœu impie, contre nature, maudit cent fois par Grainville, comme la tyrannie du vieux monde, il lui redevint respectable lorsqu’il fut contraint de le violer par la tyrannie du nouveau. C’était au plus intime de l’homme qu’on s’attaquait ici, à ce qui lui restait seul (dans l’affaiblissement de ses croyances), je veux dire à la volonté. Il n’y consentit pas. Il réserva sa volonté entière, n’accorda à la force qu’une obéissance extérieure, épousa une parente d’âge mûr, et crut pouvoir continuer le célibat dans le mariage ; il espéra qu’un tel hymen, semblable à ceux que les chrétiens contractaient dans les temps de l’Église primitive ne serait autre chose qu’un lien fraternel.
État bizarre ! plein de souffrances, de combats, de luttes secrètes. Plus de paix au foyer, le lieu même où tout homme cherche le repos et l’oubli est le centre de l’agitation et le champ de la guerre.
Beaucoup d’hommes qui vivent encore peuvent, en recueillant les souvenirs de leur jeunesse, se rappeler sans peine la tristesse infinie de ce temps. L’immensité des ruines, la perte de tant d’illusions, le deuil de tant de victimes, le deuil des principes même immolés et trahis, l’immense Saint-Barthélemy législative des meilleures institutions de la Révolution, la République elle-même jetée par les fenêtres de Saint-Cloud ; tout cela mettait dans les âmes qui conservaient quelque valeur un abîme de tristesse… Qu’était-elle devenue, cette lumière de 89, devant laquelle le monde tomba un moment à genoux ? Où était-il l’autel de la Fraternité, où nos Fédérations amenèrent en un jour tant de milliers d’hommes, l’autel où tout un peuple mit son cœur, et qu’il trempa de larmes… Tout cela, disparu !… Un éclair dans le ciel !… Et le ciel s’était refermé !…
La gloire ne manquait pas, la gloire infatigable, meurtrière et terrible. Le temps des grandes destructions d’hommes avait commencé ; l’on ne devinait pas comment il finirait. De victoire en victoire, de carnage en carnage, le monde s’acheminait sur la pente du néant. Plus d’un y avait goût, érigeait la mort en doctrine. De Maistre nous enseignait que l’extermination est le procédé favori de Dieu. Senancour écrivait sur la pierre d’une tombe son livre désolant de l’Amour.
C’est le moment où Grainville prit la plume. Son livre fut pour lui un ajournement du suicide. La première pensée de sa jeunesse, pensée amère et sombre, lui revint cette fois. Ici, ce n’était plus la mer et ses destructions qui lui dictaient la fin du monde ; c’était cette mer d’hommes, écoulée sous ses yeux. Et combien les générations passaient-elles devant lui plus orageuses et plus rapides que les vagues aux falaises du Havre !
Lui-même, flot vivant, écoulé tout à l’heure, que pouvait-il contre la destruction ? une seule chose, mais grande, qui est la vengeance de l’homme et sa victoire sur elle : La dominer et la décrire ; lui dire : « Tu m’emportes, c’est bien… Quoique tu puisses faire, tu es si peu victorieuse que c’est de toi-même que je tirerai l’inspiration, l’âme nouvelle, et la vie d’avenir… »
Si l’on en croyait l’ingénieux éditeur du poème, Nodier, qui n’en a nullement senti l’immense portée morale, mais qui a su très bien, et de la première source, les détails de la vie de l’auteur, ce poème, conçu de bonne heure, mais négligé longtemps, aurait à la fin jailli tout entier dans une des dernières heures de désespoir. Sa femme, dit-il, m’a souvent raconté la soirée où le dernier élève de Grainville s’éloigna de sa maison. Les deux vieillards étaient assis au coin du foyer, et de temps en temps arrêtaient l’un sur l’autre un regard abattu. Les yeux de la femme roulèrent enfin quelques larmes qu’elle ne pouvait plus dissimuler. Grainville s’empara de sa main, et frappant son front comme pour fixer une illumination soudaine : « Rassure-toi, lui dit-il. Donne-moi ce papier inutile, cette encre, dont ils ne se serviront plus… Je te réponds de l’avenir ! » Son poème était dès lors dans son esprit ; il écrivit d’un trait, et sans rature. (Voyez à la fin de ce troisième volume.)
L’ouvrage de Grainville, tel que nous l’avons, n’est qu’un plan étendu, un simple canevas du grand poème, qu’il rêvait. Le résumé que j’ai donné est, pour ainsi parler, l’ébauche d’une ébauche. Nous craignons bien qu’on n’y trouve plus rien de la grandeur de l’original.