Ceux, pourtant, qui ont un cœur, nous en sommes convaincu, sauront, sous la faiblesse de ce résumé, reconnaître et retrouver des idées fortes et grandes, des situations d’un pathétique sublime, telles conceptions éloquentes par elles-mêmes, de quelques mots qu’on les exprime.

La force du cœur est tout dans cette œuvre. Elle ne doit rien aux machines toutes faites du merveilleux convenu. Grainville n’emprunte rien au paganisme classique, rien au merveilleux chrétien. Le premier homme, le jugement, n’appartiennent pas au christianisme ; ce sont des idées communes à une foule de religions.

Nous ne voulons point comparer cette ébauche aux grands poèmes achevés de Dante et de Milton. Nous devons cependant remarquer, pour être justes, que l’un et l’autre, dans leur conception générale, sont dominés par la tradition. Milton l’a suivie pas à pas. Dante, qui la renouvelait de son puissant génie, emprunta cependant beaucoup, on le sent aisément, aux légendes perdues, beaucoup aux Divines comédies populaires qui, depuis tant de siècles, se jouaient aux portes des églises.

Grainville n’a rien dû qu’à lui-même, à son temps, aux douleurs trop réelles de l’époque où il vécut. De tous les livres d’alors, le sien est le plus historique, en ce sens qu’il donne avec une vérité profonde, l’âme même du temps, sa souffrance, sa sombre pensée.

Cette pensée, il faut le dire, sortie de la douleur physique aussi bien que morale, n’en a pas moins en elle une âpre et sauvage poésie. Elle n’est autre que la faim et la famine, la terreur que produisit vers la fin du dix-huitième siècle l’apparent épuisement de la terre. Cette terreur, plus forte que celle des échafauds de 93, se retrouve à chaque ligne de l’histoire de ces temps. Nous avons dit ailleurs les causes qui depuis Louis XIV avaient insensiblement stérilisé le sol, jusqu’à ce que la Révolution rompit l’enchantement fatal, délivra la nature en même temps que l’homme, et recommença la fécondité. La terre se remit à produire sous la rosée de la justice. Malheureusement ce bienfaisant effet de la Révolution ne se fit sentir qu’à la longue ; elle ne porta ce beau fruit que lorsqu’elle-même allait disparaître, et les bénédictions de la fécondité due à ses lois furent pour le gouvernement qui ne les avait pas faites. Tout le souvenir qu’elle laissa, fut, au contraire, celui des maux accidentels que l’on avait soufferts. La disette et le maximum, les sanglantes émeutes des grains, de longues nuits d’attente passées à la porte des boulangers, voilà ce qui est resté dans l’imagination populaire.

Cette terrible préoccupation de la famine n’est pas, au reste, particulière à la France de ce temps. L’année même où Grainville semble avoir commencé d’écrire son poème (1798), un autre poème non moins de fiction, sous forme abstraite et sérieuse, paraît en Angleterre, un livre qu’on pourrait appeler l’Économie du désespoir. Je parle du livre de Malthus.

Cent voix répondirent à Malthus. Une littérature tout entière est sortie de ces voix gémissantes, qui furent le cri de la nature. C’est ce qu’on peut appeler les poètes de la faim.

Remarquable contraste. Le fond du livre de Malthus, son corollaire impie, c’est que l’amour est de trop en ce monde ; que, pour lui continuer à ce monde sa froide et misérable vie, il ne faut plus qu’on aime. Tout au contraire, le sens du poème de Grainville, ce qui en fait un livre aimable et bon, d’une lecture sacrée, c’est l’idée sublime et tendre (aussi spiritualiste que l’autre est matérielle et basse) que l’amour est la vie même du monde, toute sa raison d’être, que le monde ne peut mourir tant que l’homme aime encore ; tellement, que, pour obtenir que le monde se repose et meure, Dieu est obligé d’obtenir de l’homme qu’il permette cette mort en cessant d’aimer.

Combien Grainville aurait-il eu le droit de dire de son poème le mot qu’on a prodigué à des livres moins originaux : prolem sine matre creatam (fils engendré sans mère) !

Cette mère, s’il fallait la chercher, ce serait la douleur. Sous cette noble poésie qui relève tout et ne descend jamais à pleurer pour elle-même.